|

Toponymie
|
La toponymie est comme le
langage et les façons d'être, affaire de culture, et les disparités en la
matière s'avèrent souvent très marquées. Surtout si l'on considère la
distance qui sépare depuis toujours la culture rurale populaire, toute de
pragmatisme rustique, des formes de culture les plus "aristocratiques",
soucieuses de distinction et de raffinement savant.
Dans les Pyrénées, cette distance n'a jamais été aussi tangible que lors
des premiers âges du thermalisme et du tourisme de montagne, en ce
vingtième siècle où bourgeois gentilshommes et aristocrates sportifs,
portant haut étendard de la modernité, "réinventèrent" la montagne à leur
image. Il suffira pour s'en convaincre de prendre un exemple tiré de la
toponymie locale : celui du vocabulaire et des noms associés à certaines
cascades.
Vestiges romantiques
Avides d'émotions fortes, de
sublime et d'extase romantique, les premiers touristes vouèrent une
véritable vénération aux cataractes et eaux jaillissantes en général. Pour
mieux faire valoir leur beauté sauvage, certains adeptes de ce nouveau
culte des cascades, ressentirent le besoin impérieux de leur attribuer de
nouvelles dénominations, parfois ruisselantes de lyrisme.
Dans le Luchonnais, la plupart des cascades furent ainsi rebaptisées, et
on trouvera encore cartographiées la chevelure de la Madeleine, la cascade
du Cœur, la cascade de Sidonie, ou Fontaine d'Amour (appliqué à une source
de la station de Luchon)... Dans un autre registre, la cascade d'Enfer et
le gouffre Infernal, portent la même empreinte romantique. Un sens de
l'envolée lyrique que certaines de nos stations de ski d'aujourd'hui n'ont
pas totalement renié.
D'autres sites d'eau se sont vu attribuer des appellations peut-être moins
poétiques, mais tout aussi racoleuses, dans la droite ligne de cette même
frénésie de la dédicace qui frappa surtout les noms de sommets. Toujours
dans les environs de Luchon, la cascade du Parisien, la cascade Richard...
en sont des exemples. La station thermale roussillonnaise de
Vernet-les-Bains a aussi les siens, aux abords du site de
Saint-Martin-du-Canigou, avec la cascade des Anglais et la cascade
Dietrich.
|
|
Triviale vitalité
A mille lieues de cette
rhétorique façon dépliant publicitaire, le vocabulaire ne s'est, quant à
lui, guère embarrassé d'emphase lyrique. Parmi les vocables associés aux
cascades et sources jaillissantes, les locaux usèrent régulièrement, et
usent encore, d'un terme indigne des manuels de savoir-vivre : pich
(piche au féminin), de même étymologie que le français... "pisser".
Si le mot a d'abord le sens de "jet d'urine", il désigne plus avant et par
analogie un filet d'eau jaillissant, une source abondante, une cascade.
Cette dernière acception est dominante en montagne. On lui doit la cascade
dite "le Pich d'Ouscouaou" (vallée de Lesponne), le nom ô combien
évocateur de celle de Pich-Gaillard, celui, tout aussi métaphorique, de la
cascade de Pichaleyt (mot-à-mot de "pisse-lait"), et autres cascades du
Pas de Pich (alias "Pas-pich" pour l'IGN), du Salto de Pich (salto
et pich ont le même sens), comme les "Pis de Gargal" ariégeois...
et bien d'autres encore.
La multiplicité de ses dérivés témoigne par ailleurs de l'ancienne
vitalité de la dénomination. Dans les seules régions gasconnes,
picharrot, picharret, agapich, pichadère, pichou... se partagent le
sens de "cascatelle", source jaillissante. On les retrouve dans les noms
de la montagne des Pichadères, de la cascade des Picharrots, du ruisseau
des Pichous ou du pic de Picharet, etc... Et de même les noms de Piche-Baque
(de Pisse-Vache), de Picheloup, de Pichaca (chien) se
rapportent-ils, avec une certaine rigueur à défaut d'élégance, à des
sources d'intensité et de débit variable... |
 |
|
Une certaine
censure
La cascade de Sidonie, déjà
évoquée, est mieux connue des villageois de Saint-Mamet sous le nom de
Pich dès Vergès (cascade des Vergers). Quant à la cascade d'Enfer,
elle avait pour nom premier, populaire, celui de Pich de Culiher,
littéralement, la "pissée" ou la cascade du "cul d'Enfer"... Appliquée à
la gorge étroite et sombre où la verdoyante vallée du Lys vient finir en
cul-de-sac, l'appellation ne manque pas de pertinence, ni de ressort
métaphorique... On comprendra toutefois qu'elle ait pu choquer certaines
âmes sensibles venues visiter la toute proche cascade du Cœur et susciter
une certaine tendance à la censure.
La même mésaventure est survenue au lac et au pich de Seculejo
(littéralement "la culée", "le cul-de-sac) par référence à l'encaissement
du site), aujourd'hui plus connus sous les noms de
lac d'Oô et cascade du
lac d'Oô. La censure frappa aussi un autre voisin luchonnais : le Clot des
Piches, cirque remarquable par ses cascades. Celui-ci figura
longtemps dans les guides sous le nom un peu plus "convenable" de Clot des
Biches. Peut-être atteignit-elle aussi d'autres noms, comme celui, par
exemple, de la cascade dite "des pigeons" (située dans la région du
Canigou), probable francisation abusive d'un toponyme catalan dérivé du
pix local. Avec eux le nom de Pistolet, associé à différents
lieux-dits, et où doivent se cacher des pichoulets, une forme
doublement diminutive de pich. Et sans aucun doute encore le nom du
massif des Spijolles, si l'on adopte la thèse qui y voit l'altération de
sès Picholes : les petites "piches" ou castarelles qui
parcourent, il est vrai, les flancs de la montagne.
Autant de dénominations populaires que les nouveaux adeptes de la
montagne, et parmi eux nombre de pyrénéistes, de littérateurs, de
cartographes.. ont pu juger indigne de leur sens du grandiose, et qu'ils
ont parfois tenté de modifier dès lors qu'ils disposèrent du pouvoir de
nommer.
Source : Jean Mantoviani |
Précédent
|