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Des justicières inspirées
Ces complaintes funèbres
portaient dans les vallées béarnaises le nom d'aurost, les pleureuses,
celui d'aurostères : "Triomphe de la souplesse et de l'ampleur des voix
de la montagne, l'aurostère s'affirme sur le mode aigu, descend aux notes
les plus sombres, remonte soudain sur un cri déchirant et s'arrête épuisée,
impuissante, dans un silence qui souligne sa détresse."
Les mots qui accompagnent ces
vocalises sont des improvisations qui, stéréotypées la plupart du temps, ne
peuvent prétendre à la poésie. Mais la littérature populaire basque a laissé
quelques complaintes qui sont des chef-d'oeuvre, telle celle de Berteretche qui
perpétue le souvenir d'un sanglant fait divers au XVe siècle, survenue dans la
vallée de la Soule, ou celle de la jeune veuve dont le mari est mort au soir de
ses noces :
Quand le soleil se leva,
Oui ! Et vêtue de soie,
J'étais mariée,
Quand il était midi sur nos têtes,
J'étais dame de grande maison,
Oui ! Et jeune veuve... jeune veuve...
Quand le soleil se coucha !
En Béarn, une aurostère,
Marie Blanque, d'Osse-en-Aspe, devint aussi célèbre pour ses dons
d'improvisation que pour sa beauté et ses amours tumultueuses. Elle avait aimé
Armand de Laclède qui fut tué à coups de briques par des femmes.
Marie Blanque allait aux funérailles improviser des lamentations
où le mort, sa famille et ses amis étaient, selon son inspiration,
loués ou blâmés. Le vieux Jean de Laclède, faisant dire à Bedous
un service funèbre pour son fils, pria Marie Blanque de venir
chanter "l'aurost" en présence des députations de tous les
régiments où Laclède avait servi et d'une foule de gens de la
vallée. Quand Marie Blanque commença à lancer sa plainte,
l'assistance fut bouleversée : ce n'était pas une pleureuse venant
faire son office sur commande, ni même une simple Aspoise,
célébrant le courage d'un combattant qu'on entendit, mais une
femme déchirée proclamant la mort de son amour.
Ce qui frappe le plus, c'est
le ton satirique de certaines complaintes : l'aurostère était aussi une
justicière inspirée qui pouvait insulter la famille, le mort même, dire à haute
voix ce que se disait tout bas, dénoncer les coupables qui voulaient sauvegarder
les apparences. Elle était protégée par une fonction sociale qui dépassait sa
simple personne.
Les aurosts ont disparus
lorsque les convenances n'ont plus admis que les enterrements où la bienséance
était sauvegardée.
La plus belle image que l'âme
pyrénéenne en face de la mort, c'est sans doute à Campan, en Bigorre, le
monument au morts de la guerre 1914-1918, conflit qui a irrévocablement vidé ces
vallées de leurs hommes. Une simple femme debout est ensevelie sous la grande
cape de deuil qui l'enveloppe jusqu'aux pieds et qu'elle referme de ses mains
crispées. Dans l'ouverture de la cape, on entrevoit un visage ravagé, aux yeux
clos ; cette femme ne se replie pas, elle se recueille, elle écoute... Présences
invisibles revenues dans la vallée, les combattants lui parlent... pour qu'elle
se souvienne.
"Guide des Pyrénées
mystérieuses" par Bernard Duhourceau - Tchou
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