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Des lumières pour les âmes des
défunts
Onze heures, un dimanche,
quelque part au fond d'une vallée basque, en Haute Soule, en Cize... la cloche
d'une petite église de hameau a tinté les coups de la messe dominicale. Les
hommes, béret à la main, ont escaladé les tribunes ; ils se sont calés contre
les balustrades qui surplombent la nef et regardent le peuple des femmes qui
l'emplit. Quelques-unes sont enveloppées des pieds à la tête de la grande cape
de deuil en laine noire ; à côté de deux ou trois d'entre elles, sur un
prie-dieu vide, une petite flamme danse, dans un panier... Ces lumières sont les
âmes des derniers défunts , les eskouak.
Ce spectacle insolite que l'on
voit encore au Pays basque était habituel dans la plupart des vallées des
Pyrénées, il y a cent ans. Les rites funéraires avaient une grande importance,
en raison de la charge émotionnelle qu'ils apportaient aux populations obsédées
par les relations avec l'au-delà. Une étonnante collection de "cires de deuil"
est conservée au musée pyrénéen de Lourdes. On en trouve dans toutes les vallées
du versant espagnol et du versant français. La plus curieuse pièce est
constituée de plusieurs chandelles tressées en forme de silhouette humaine
; un plateau porteur de cire a même gardé les monnaies déposées à l'occasion de
la dernière offrande.
Dans la vallée de la Soule, où
la coutume s'est maintenue, le jour de la Chandeleur on place les rouleaux de
cire bénite dans des ezkochaïa, petits paniers d'osier agrémentés de
dentelles et de rubans noirs. A chaque enterrement, il était d'usage de
rassembler toutes les cires du village dans une grande corbeille que la
gardienne des cires plaçait au pied du cercueil. Elle les allumait, les
surveillait et les déroulait au fur à mesure qu'elles se consumaient. Les neuf
jours suivants, elle allait, avec son panier d'eskouak, et accompagnée
des femmes et des voisins de la maison du mort, à l'église, parfois au
cimetière, pour réciter des prières.
Dans certains villages, ces
rites devenaient une émouvante entraide en nature. La veille de l'enterrement,
chaque femme se rendait à la maison du mort pour saluer la famille. Elle
apportait une partie de son rouleau de cire qu'elle déposait sur la petite table
à côté du rameau et de l'eau bénite. L'éclairage de la maison était ainsi assuré
pendant toute la durée des veillées et des réunions consacrées au mort.
Chaque village de la Soule
avait sa cirière, l'esko-egile, qui avec patience et attention filait les
rouleaux de cire au moyen d'un appareil à filière primitif.
Les cires de deuil provenaient
du rucher familial. Lors de la récolte du miel et des rayons, on gardait un peu
de cire pour les meubles, mais on en réservait la plus grande partie pour les
rouleaux des eskouak. A ce titre, des égards spéciaux étaient dus aux
abeilles ; à chaque décès, un des membres de la famille venait prononcer devant
le rucher la parole rituelle : "Abeilles, nous vous faisons savoir que un tel
est mort." Cette coutume existait aussi en Béarn et dans les Landes.
"Guide des Pyrénées
mystérieuses" par Bernard Duhourceau - Tchou |