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Il était une fois un seigneur très puissant qui vivait dans un grand
château au sommet du tertre de Montaner. Et pourtant, il était triste
comme la nuit, parce que son épouse, que Dieu l'aie en sa protection,
était morte subitement et il restait inconsolable. Tout de même, elle lui
avait laissé une fille charmante et douce pour son père ; par-dessus le
marché, elle était belle comme le jour.
A la différence des filles du coin qui étaient plutôt brunettes et avaient
les cheveux noirs, la demoiselle était blonde comme les blés et avait la
peau blanche comme la lune ; et chose qui la rendait plus belle encore,
elle avait les yeux bleus et brillants comme des lucioles. Vous pensez
bien que les jeunes seigneurs la regardaient car elle allait sur ses
dix-huit ans et elle était parfaite de corps. Mais la demoiselle n'avait
agrée aucun de ses prétendants qui s'étaient présentés jusqu'alors, et
Dieu sait qu'ils avaient été nombreux ! Et cela aussi désolait son père.
Or un beau matin, au saut du lit, la demoiselle alla trouver son père ;
elle était toute tremblante et lui parla ainsi :
"Père aimé et vénéré, il m'est arrivé une mésaventure que je veux vous
conter."
"Parle amie, je t'écoute."
"Il ne faisait pas encore jour ce matin, et la nuit était noire comme la
suie. Tout à coup, la chambre s'est illuminée d'une telle clarté que cela
m'a réveillée et j'ai vu près de la porte restée verrouillée, j'ai vu un
chevalier vêtu d'argent qui me regardait. Cela m'a glacé le sang et je
n'ai pu faire un cri. Il s'est approché tout doucement et m'a dit avec un
joli sourire : Demoiselle n'ayez pas peur : je viens me mettre à votre
service ; ce que vous m'ordonnerez, quoi que ce soit, je l'accomplirai
avec la grâce de Dieu rien que pour vous plaire. J'étais si troublée que
je n'ai pas pu lui répondre ; il m'a dit alors qu'il reviendrait la nuit
prochaine. La chambre est alors redevenue sombre."
"Cela n'est qu'un rêve, ma fille, rien qu'un songe " répondit le seigneur.
"O que non mon père, j'étais bien réveillée. J'ai vu et entendu ce
chevalier comme je vous vois et je vous entends."
"Va petite fille, va ! N'y pense plus. Chacun de nous faisons des rêve
dont il ne nous reste rien : ce sera pareil pour toi. Après demain tout
cela sera oublié. Tu peux aller tranquille."
Mais vous vous doutez que la princesse trouva le jour bien long ! Le
chevalier de la nuit passé reviendrait-il ? Et si son père avait raison ,
En vain, elle fit tout ce qu'elle put pour se changer les idées, et le
soir, après souper il fallut qu'elle en reparle.
"Mais je te le dis ma fille, tu as rêvé, et rien de plus."
"Et si ce n'étais pas un rêve ? Si le chevalier revient, que dois-je lui
dire ? S'il veut que je lui ordonne quelque chose, que dois-je lui
ordonner ?"
"Tu lui demanderas qu'il capture pour toi le fameux oiseau bleu qui chante
et qui parle."
C'était une plaisanterie, parce que cet oiseau bleu, personne ne l'avait
jamais vu ou entendu, mais la princesse ne le savais pas et ne devina pas
que son père disait cela pour se moquer ou bien pour rire. Elle eut beau
faire pour rester éveillée, à peine au lit elle s'endormit, mais à la même
heure que la veille, la chambre s'illumina pareillement et le princesse
vit à nouveau le chevalier vêtu d'argent, debout devant la porte.
"Princesse, je viens pour savoir ce que vous attendez de moi ?"
"Je voudrais l'Oiseau Bleu qui chante et qui parle."
"Mort ou vif, je vous le porterai, mais il se peut que vous ayez a
attendre. En tout cas, afin que vous puissiez me reconnaître, il me
faudrait un gage."
"Je n'ai pour l'heure que cet anneau de verre," dit la jeune fille, en la
retirant de son doigt, "mais il est très fragile…"
"Moi, j'en ai un d'argent et il est solide : le voici. Mais si je vous
ramène le vôtre, que me donnerez-vous en échange ?"
"Tout travail doit être payé," répondit la demoiselle.
"Avec la Grâce de Dieu, je reviendrai et je vous porterai l'Oiseau Bleu
qui chante et qui parle".
Ceci dit, il s'évanouit et la chambre ne fut plus illuminée. Sur ce, les
guerres furent criées. Le comte Gaston de Moncade ordonna que tous ses
vassaux se croisent : il fallait délivrer le sépulcre du Christ. Le
seigneur de Montaner fut obligé de partir mais auparavant, il laissa la
garde du château à son plus vieil écuyer et il confia sa fille au couvent
de Sainte Foi de Morlàas.
Les mois passèrent et les années aussi. Le seigneur de Montaner donnait de
ses nouvelles, mais le chevalier ne réapparaissait pas : qui sait où il
était ?…La jeune fille languissait d'une si longue attente ; un matin, on
ne la vit pas à la première messe. Deux moniales montèrent pour savoir ce
qu'elle avait, elles la trouvèrent endormie et ne voulurent pas la
réveiller. Mais le soir, à l'heure de l'office elle dormait encore et
aussi les jours qui suivirent. Et le chevalier, allez-vous me demander ?
Et bien, le chevalier cherchait toujours l'oiseau bleu qui chante et qui
parle, mais il avait passé les mers et couru toute la terre sans le
trouver. Désespéré, il revenait au château de la belle.
Un après-midi, à la tombée de la nuit, affamé, épuisé et le cœur malade de
peine, il aperçut un vieil homme agenouillé devant une caverne de la
montagne qui priait tournait vers le soleil couchant ; il alla droit vers
lui et dit :
"Homme de Dieu, du moins il me semble, je suis fatigué, affamé, et mon
cœur se morfond de douleur, puis-je rester avec vous ?"
Mais l'ancien qui s'était redressé l'arrêta :
"Etranger, tu es mort de faim et je vais te réconforter. Mais il me semble
que tu as un souci qui t'oppresse plus que la faim : tu cherches quelque
chose ?"
"Une jeune fille que j'aime et à qui je voulais plaire m'a demandé de lui
apporter l'oiseau bleu qui chante et qui parle ; j'ai traversé les mers et
couru par toute la terre et je ne l'ai pas trouvé ; à cause de cela, j'ai
le cœur transi de peine, parce que je vais perdre la demoiselle que
j'aime"
"Enfant que tu es ! Tu n'as donc pas deviné que l'oiseau bleu qui chante
et qui parle c'est le bonheur et le bonheur n'est pas de ce monde ?"
"Et pourtant j'ai été heureux de le chercher…" : murmura le chevalier en
baissant baissa la tête
"Alors cherche le encore, répliqua l'ancien, mais sache que le bonheur est
une invention des hommes : en réalité ce n'est qu'un mot, mais il te reste
la joie"
"Mais la belle doit m'attendre : que vais-je bien pouvoir lui dire ?"
"Puisque tu te fies à moi, tu lui diras ceci : Demoiselle que j'aime, je
ne vous apporte pas l'oiseau bleu qui chante et qui parle, veuillez bien
m'en excuser : il s'appelle bonheur et le bonheur n'est pas de ce monde ;
c'est un rêve ; mais vous le désiriez et je voulais vous le donner. Pour
cela, j'ai traversé les mers et couru par toute la terre pour vous plaire.
Mais si le bonheur n'est qu'un songe, il est une chose bien réelle qui
s'appelle Félicité, et si vous voulez nous la pouvons avoir, moi avec vous
et vous avec moi. Tu verras ce qu'elle répondra. Mais pars vite, par ce
que ta princesse est aux portes de la mort. Je vais te donner un breuvage
qui te permettra peut-être, car nous sommes entre les mains de Dieu, le
maître de la vie, d'arriver à temps"
Et heureusement, le chevalier arriva devant le couvent de Sainte Foi quand
sonnait l'angélus de l'aube. Par chance, il y rencontra le moine cordelier
qui venait dire la messe. En quatre mots il lui dit qui il était, ce qu'il
avait accompli et ce qu'il voulait : revoir la jeune fille.
"Hélas, j'ai bien peur que vous n'arriviez trop tard. Elle dort
depuis je ne sais combien de temps et devenu depuis hier après-midi encore
plus blanche. Il m'a même semblé que le cœur s'arrêtait. Je lui ai
administré les trois extrêmes onctions et lorsque je l'ai quittée j'ai
bien pensé qu'elle ne passerait pas la nuit. Mais Dieu a tout pouvoir sur
la vie et sur la mort : il peut des miracles ; et puisqu'on n'est pas venu
me chercher durant la nuit, la princesse doit vivre encore. Je vais vous
montrer le chemin"
"Ce n'est pas la peine : je le connais. J'ai le pouvoir de passer au
travers des murailles les plus épaisses : je le tiens de ma mère
nourricière qui était une sainte. Merci quand même."
"Que Dieu vous assiste !" dit le cordelier.
Et le chevalier disparut dans un nuage lumineux. Lorsqu'il entra dans la
cellule et qu'il vit la jeune fille aussi blanche que les draps du lit où
elle était couchée, il eut un serrement de cœur ; les jambes lui
manquèrent et il tomba à genoux. Les deux petites nonnes qui priaient Dieu
au pied du cercueil s'échappèrent affolées en criant. Le chevalier se
releva, parce qu'un homme doit être fort et courageux à toute heure
quoiqu'il arrive. Tout doucement, il posa sa main sur celles de la
dormante, car elle n'était pas morte comme il le pensait tout à l'heure le
moine, et il dit :
"Demoiselle, je suis ici pour vous servir".
La princesse ouvrit les lèvres, mais sans ouvrir les yeux, et elle poussa
un soupir.
"Ah !enfin… vous êtes là mon seigneur… est-il possible que vous ayez tant
tardé pour me rapporter l'oiseau bleu qui chante et qui parle ?"
"J'ai traversé les mers et couru en vain toute la terre, désespéré de
n'avoir pu seulement le voir, exténué, fourbu, je revenais lorsque, béni
soit le Dieu du Ciel ! J'ai trouvé un Sage devant une caverne de la
montagne et je lui ai dit mes inquiétudes."
"L'oiseau bleu qui chante et qui parle, m'a-t-il dit, tu ne pouvais le
trouver. Il s'appelle Bonheur et il n'est pas de ce monde."
"Mon père s'était donc moqué ?…"
"Mais le Sage m'a dit ensuite que si le bonheur n'est pas de ce monde, une
partie de son doux rayonnement s'y trouve et s'appelle la joie : c'est
l'amitié qui peut le procurer. Alors, je suis reparti, plein de foi et de
courage."
"Mon seigneur, ce que vous venez de me conter me ranime : je me laissais
mourir, mais maintenant je veux vivre et c'est vous qui avez fait ce
miracle."
"Nenni, princesse, c'est l'amitié. Par amour pour vous j'ai fait ce que
vous m'avez commandé ; maintenant c'est moi qui vous demande la joie."
"Gardez mon anneau de verre, je garde votre anneau d'argent : ce sont les
bagues de nos fiançailles."
Par bonheur, le seigneur de Montaner revint sain et sauf de la croisade ;
les deux fiancés se marièrent et …
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