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Au Chaos de Font Nègre, de hautes roches noires se reflètent dans une eau
de cristal. Ici, au creux d'un cirque cyclopéen, la neige est plus
abondante et les orages plus puissants qu'ailleurs. C'est ici aussi, que
coulent les premières gouttes de la rivière.
Il y a très longtemps, sur un piton
abrupt, dominant la vallée, était construit un château fort de fière
allure. La princesse de ce lieu s'appelait Mengarde et elle était alliée
aux plus riches familles du comté de Foix, de Catalogne et d'Aragon. Elle
était aussi fort belle et bien jeune. Pourtant, elle avait été mariée il y
avait longtemps déjà et elle se désolait, quasiment prisonnière dans cette
forteresse caillouteuse. En effet, son seigneur et maître ne s'occupait
pas d'elle. Il lui préférait la guerre qu'il menait au loin dans les
plaines du nord. Là, à la tête de ses rudes soldats il ne cessait de
remporter victoire sur victoire. Mengarde n'écoutait pas les messagers
venus l'informer de tout cela. En filant sa quenouille elle pensait à
autre chose.
Un jour elle entendit sur la plus haute
tour chanter des tourterelles et soudain elle se rappela avoir jadis
rencontré un cousin, du nom de Pedro, avec qui elle avait beaucoup
sympathisé. Elle savait qu'il s'était établi en Aragon, du côté de Boltana
et qu'il était très riche. Elle en rêva toute une journée. Et plus elle y
pensait, plus elle sentait l'amour naître en elle. N'y tenant plus, elle
envoya un messager à ce riche cousin pour lui dire le fond de son cœur.
"Mon prince, je voudrais que vous veniez avec toute votre armée et
tout votre or, prendre cette forteresse. Nul ne vous résistera. Ensuite
vous aurez le pays à votre merci."
Pedro en recevant ce message se souvint très bien de Mengarde. Il l'avait
trouvée jadis fort jolie et lui aussi devint follement amoureux.
"Je serai bientôt au pied de la forteresse, et j'aurai avec moi les plus
fortes troupes d'Aragon et de Catalogne" fit-il savoir à Mengarde
Ce qu'il dit se réalisa. Mengarde enfin heureuse alla à la nuit venue
ouvrir elle-même la porte de son château. La garnison laissée par son mari
fut massacrée. Quand ils se virent, Pedro et Mengarde furent tout heureux
de ne pas s'être trompés.
Quand le mari de Mengarde apprit
l'invasion de ses terres, il accourut en toute hâte avec ses soldats. Mais
déjà il était trop tard. Malgré sa bravoure il fut fait prisonnier et on
le précipita dans le vide. Il mourut dans le torrent. Quelques jours plus
tard, Mengarde et Pedro festoyaient avec ceux d'Aragon. Il y avait tant de
bon gibier, tant de pâtés, tant de gâteaux aux amandes arrosés d'un bon
vin de Catalogne que les lumières restèrent tardivement allumées. Les
guetteurs virent pourtant tout au bout du sentier un vieil homme chenu, à
longue barbe blanche, appuyé sur un bâton noueux, gravir péniblement la
rocaille. Arrivé devant la porte, il demanda à rencontrer Mengarde.
"Qui es-tu et que me veux-tu ?" s'écria-t-elle, fort en colère d'être
ainsi dérangée.
Le vieillard posa longuement sur elle un regard à la fois grave et triste.
Enfin il parla.
"Noble dame, alors que tu festoies et dépenses beaucoup d'or, tout le pays
est dans la misère. Ta trahison sème partout la désolation. Il est temps
de chasser l'étranger."
Mengarde pleine de colère s'écria :
"Jetez ce fou du haut des remparts."
Elle venait à peine de prononcer ces mots qu'un éclair éblouissant
sillonna le ciel, suivi presque aussitôt d'un grondement qui ébranla les
monts. Un flot venu de nulle part envahit le château, fit tomber les
murailles et emporta le prince aragonais et ses soldats. Il ne resta
bientôt que la seule Mengarde isolée sur un rocher. Devant elle se
trouvait le vieillard. Il lui dit :
"Tu as honteusement trahi ton pays, tu as trompé ton seigneur. Tu seras
désormais, pour l'éternité, transformée en torrent. Tu n'iras pas vers
l'Aragon mais vers le pays de Foix. Tout l'or que tu as accumulé dans ton
château a été emporté vers la plaine et après chaque orage les flots
charrieront mille paillettes."
C'est ainsi que l'Ariège devint le
paradis des orpailleurs qui recherchent encore l'or de la traîtresse
Mengarde.
Michel Cosem
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