Margalide était une fée belle, très belle, si belle que sa beauté
rayonnante excita la jalousie des Dames Blanches de la montagne de Gez
qui surveillaient l'entrée du Val d'Azun, au carrefour d'Ourout. Trop
belle pour courir librement, trop belle pour être prise par les hommes
qui n'auraient plus d'yeux que pour elle, trop belle à faire tourner les
cœurs et la raison...
Les Dames Blanches de Gez condamnèrent la pauvre Margalide à vivre sous
la terre, errant entre les fontaines de Capdivère et celle de Bardéroun.
Seule une main pure pourrait lui faire recouvrer sa liberté, à condition
que cette main déroulât jusqu'au bout le peloton de soie rouge dont la
fée était nantie. Aussi Margalide laissait-elle flotter dans l'onde
claire de la fontaine l'extrémité du fil de soie, espérant ardemment la
venue de cette main salvatrice qui changerait enfin son destin.
Un jour,
la fontaine reçut la visite d'une jeune fille d'Arcizan, venue puiser de
l'eau avec sa cruche. Le ruban de soie rouge ondulant au gré du courant
éveilla sa curiosité et son désir : sa main innocente plongea dans l'eau
fraîche pour cueillir le fruit de sa convoitise. Elle saisit entre ses
doigts menus le fil dansant et tira prestement; le fil s'enroula tout
seul dans sa main, sous ses yeux émerveillés. Chez elle, on ne tissait
que du grossier fil de lin, qui donnait un tissu frais, certes, mais
épais et terne. Jamais on ne touchait un fil de soie; et les mains rudes
de la petite paysanne s'extasiaient sur ce fil si beau, si brillant, si
doux, fin et léger comme un fil de la vierge et qui semblait ne jamais
devoir finir. Elle en ferait un mouchoir de soie qu'elle broderait au
petit point, comme les demoiselles. Elle le ferait choir en l'église
afin qu'un jeune homme le ramassât et le lui rapportât. Mais soudain une
voix tranche le rêve de la jeune fille : c'est sa mère, là-bas, qui
appelle. La petite entend bien mais fait la sourde oreille : ce fil si
rare, elle ne peut le laisser. Elle le tire délicatement mais fermement,
il est si ténu, si fragile, et semble naître de l'onde même; il s'étire
sans fin et le peloton de soie grossit entre ses petites mains. S'il y
en a assez, elle pourra faire un foulard pour les jours de fête, comme
il sera beau sur ses cheveux noirs.... et pourquoi pas un tablier de
soie ou un châle à franges...
Au loin, la mère redouble ses appels, la voix impatiente se fait
orageuse et l'enfant hésite, partagée entre son devoir d'obéissance et
sa découverte extraordinaire qu'elle ne veut pas laisser perdre. Elle
continue d'enrouler le fil , vite, vite, le cœur battant, comme un
voleur s'emparant d'un trésor et le fil court toujours. La colère éclate
cette fois dans la voix maternelle, ce ne sont plus qu'imprécations et
menaces ... et l'enfant s'effraie. Elle tire le fil une dernière fois,
le cisaille entre deux pierres, se redresse vivement puis rentre chez
elle enfin soumise, le peloton de soie rouge serré contre son cœur sous
sa chemise, laissant son œuvre de délivrance inachevée. Elle n'a pas
fait trois pas qu'un cri sorti de la fontaine la fait se retourner, un
cri de désespoir et de colère. Le fil a été rompu trop tôt... alors même
que la fée apparaissait à son extrémité, à demi sortie de sa gangue de
pierre. Il s'en était fallu d'un instant.
Depuis ce temps, Margalide est restée ainsi, un pied dans la fontaine,
l'autre dans le rocher, prisonnière pour l'éternité. A moins qu'un jour,
une main pure en quête de merveilleux ne plonge dans l'eau fraîche de la
fontaine et la délivre."