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C'était au Pays basque à la fin de l'automne. L'hiver près des forêts
d'Orion et d'Iraty était déjà là. Je m'en rappelle très bien. Un feu de
bûches crépitait dans la petite cheminée et derrière les vitres protégées
par des rideaux à carreaux rouges et blancs, le brouillard tenace effaçait
tout le paysage. "Il ne va pas tarder, avec ce brouillard, il ne peut pas
être en avance" dit à nouveau l'aubergiste. Qui « il » ? Aguirrithouxa, le
conteur. Sans doute aussi contrebandier, trafiquant de cigarettes et
joueur de pelote.
Il nous avait donné rendez-vous ce jour-là, dans cette auberge perdue. La
nuit s'apprêtait à être longue et tous ceux qui étaient autour de la
cheminée commençaient à s'inquiéter vaguement. Au-delà du brouillard, dans
la vallée, passait en rafales hurlantes un vent glacial et les hêtres
centenaires gémissaient lugubrement.
"Tenez, prenez un peu de ce vin d'Arudy, il ne fait pas mal et vous
donnera le temps d'attendre." proposait l'aubergiste. Brusquement la porte
s'ouvrit toute grande. Le vent, les gémissements des arbres, le froid
entrèrent en même temps qu'une forme humaine serrée dans des peaux de
moutons avec une tête ronde de dieu solaire et des cheveux dressés comme
des piquants de hérisson. Nous dûmes avoir si peur qu'Aguirrithouxa, le
conteur, éclata de rire.
"C'est la nuit de Roland," déclara-t-il simplement avant de s'emparer d'un
verre de vin déposé pour lui, au coin de la table.
"Roland le preux, Roland le géant, il court cette nuit dans le pays."
Lorsqu'il eut bien bu, il retourna vers la porte et l'ouvrit d'un seul
coup.
"Ecoutez" murmura-t-il. Alors entrèrent dans la petite auberge tiède
d'immenses clameurs : des appels, des hennissements de chevaux effrayés,
des éclatements de roches, des craquements d'arbres, des bruits d'armes de
fer entrechoquées, des râles de mourants, des chants de guerre et de
morts.
Ce tintamarre épouvantable envahissait tout. La bataille avait lieu là,
toute proche, derrière le rideau de brouillard. D'un instant à l'autre,
nous nous attendions à voir surgir un combattant navarrais, basque ou
franc. Nul n'aurait été étonné de voir apparaître un blessé couvert de
sang ou tout simplement Roland, les cheveux en désordre serrant d'une main
ferme son épée. J'étais saisi de stupeur. J'essayai de toucher mon voisin,
de lui parler, mais ce fut impossible. Il était lui aussi aux prises avec
les clameurs de la bataille. Quant à Aguirrithouxa, à demi penché
au-dehors, il semblait prêt à se précipiter dans la tourmente. Le tumulte
dura un très long moment puis les coups, le choc des armes, le halètement
des combattants se ralentirent. Le roulement des roches se raréfia. Ce ne
fut alors qu'une longue et douce plainte mourante lorsque s'éleva
au-dessus de tout cela, tragique et pur, le chant de l'olifant.
Le conteur referma la porte avec précaution, sans la heurter. La mort
n'était pas loin. Roland expirant lançait son message d'adieu.
ll y a une nuit par an où le vent et le brouillard se mélangent à la
montagne et à la forêt pour rappeler ce qui s'est passé au cœur de l'été
778, là, tout près, à Roncevaux, en basque :
Oréaga,
c'est-à-dire les épines blanches. Navarrais et Basques ont dressé un
guet-apens à l'armée de Charlemagne et l'on s'est battu trois jours durant
dans le vallon de Burguete. Jamais lieu ne pourra oublier cette bataille
et d'écho en écho le tumulte vient à nous pour nous la rappeler.
Charlemagne entendit trop tard l'olifant de Roland et quand il revint, le
sol était jonché de morts. Quant aux assaillants ils s'étaient évanouis
dans les forêts d'Orion et d'Iraty. On trouva finalement le corps de
Roland, debout contre un rocher et essayant encore de souffler dans
l'olifant, entouré d'Egginhardt et d'Anselme ses plus proches compagnons.
On les mit dans des peaux de bête pour les transporter au royaume des
Francs. Les autres soldats furent ensevelis dans une grande fosse et on
leur construisit un tombeau commun.
Mais voyez-vous, en fait, Roland n'est jamais parti. Il erre depuis cette
époque dans toutes les Pyrénées. C'est un gaillard batailleur, avide de
revanche et d'une force étonnante. D'est en ouest on a de lui mille traces
de ses passages. Par exemple, dans le pays de Cize, les habitants ont fait
appel à lui car ils étaient importunés par une bande de géants braillards
vivant dans d'imprenables châteaux. Roland vint, souriant et détendu,
faisant siffler son épée au vent. Pourtant la bataille fut longtemps
indécise et l'on dit même que, bien que mourant de soif, il réussit à
fendre une roche d'un seul coup d'épée, exprimant là toute sa colère. Ce
fut cette fois son cheval, sur le pont de Bidarray qui, poussant un
formidable hennissement, mit en déroute les géants. Ailleurs, il a taillé
une brèche dans la montagne. Ici, il a projeté sa lance. Ici encore, on
garde précieusement gravée dans la pierre la trace de son cheval.
"Mais vous avez dit," murmura mon plus proche voisin, que c'était
aujourd'hui «la nuit de Roland».
Le savant conteur nous regarda, étrangement ahuri. Nous venions de le
replonger dans la réalité. Le feu brillait toujours mais son éclat était
devenu froid. Dehors le vent s'était apaisé et le calme soudain établi
parut encore plus étrange que la tempête. Nous avions tous en tête les
images de ce Roland, preux chevalier devenu un géant vagabond dans la
légende. Brusquement, il y eut au-dehors un grand craquement. Comme si des
arbres étaient écrasés, piétinés. Nous étions glacés par la peur.
Aguirrithouxa se précipita sur la porte et l'ouvrit en criant :
"C'est le cheval de Roland !"
La nuit et le brouillard étaient toujours là, compacts, impénétrables. Au
bout d'un moment il y eut au-dehors une sorte de ricanement.
Michel Cosem
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