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La petite anguille

 


Une mère avait deux filles ; l'une très belle mais pendarde et gourmande à faire honte, l'autre très laide mais vaillante et pleine de pitié pour les petites gens : on l'appelait Marie.

La mère aimait la belle. Pour elle, il n'y avait rien qui fût trop cher : elle l'habillait comme une dame de la ville ; elle la nourrissait comme une rentière ; par contre l'autre était vêtue de guenilles et devait se contenter des restes qui roulaient sous la table.

Un jour, Marie alla au champ porter le déjeuner à son père. Pour ne pas être grondée elle se dépêcha, et le père qui avait pêché dans la matinée, lui donna une petite anguille, en lui recommandant de la faire cuire pour le souper. En passant devant une mare, la petite anguille qui semblait morte revint à la vie à la seule odeur de l'eau :
"Je suis encore jeune, j'ai de longues années à vivre : jette-moi dans l'eau si douce, cette bonne action te portera bonheur." lui dit-elle. Au risque de se faire frapper le soir venu, marie eut pitié de la petite bête et lui rendit la liberté. Quand le père, fatigué par le travail de la journée, fut rentré à la nuit tombée, il lui demanda l'anguille. Alors Marie dut avouer ce qu'elle avait fait. Je vous laisse penser comme elle fut joliment grondée. Il lui fallut aller se coucher sans avoir soupé ; et pendant une huitaine de jours, elle n'entendit que cris et injures et les coups ne manquèrent pas.

Le dimanche suivant, la mère et la jolie s'en furent à la messe sur le coup de dix heures. Mais avant, elle renversa un boisseau de maïs dans la chambre et donna l'ordre à Marie de ramasser tout ça, grain par grain, puis de le porter moudre au moulin pour préparer la bouillie de midi, et d'être à Sanctus à l'église. Toujours soumise, Marie se mit avec cœur au travail mais bientôt elle compris qu'il y avait beaucoup trop de choses à faire en si peu de temps. Alors, elle pensa à la petite anguille et alla lui demander son aide.
"Rentre chez toi sereine,  le grain est moulu, la bouillie est cuite, l'intérieur rangé et nettoyé. Monte au grenier, tu y trouveras un beau vêtement de soie, orné d'or et de diamants avec une paire de souliers aussi luisants que le soleil du ciel. Habille-toi en vitesse à la messe. Il en sera ainsi tous les dimanches tant que tu seras une bonne fille." lui répondit-elle.

A la messe, tous les gens furent étonnés de voir une si grande dame dans de si beaux habits. Personne ne la reconnut. Le fils du Roi ne pouvait la quitter des yeux et lui plut beaucoup. Dès que le curé eut chanté : Ite, missa est, Marie s'en alla la première, mais comme elle montait en voiture elle perdit un soulier. Le fils du Roi courut la ramasser, mais Marie était déjà partie. Il s'enquit de tous cotés de cette personne : aucun ne pouvait lui en donner des nouvelles. Alors, on fit tambouriner que celle qui aurait le pied à la mesure du joli pied serait son épouse et ses messagers allèrent de maison en maison, en n'oubliant pas de passer partout. Mais toutes avaient le pied trop grand. Arrivés à la maison de Marie, après avoir, en vain, éprouvé la jolie fille, ils demandèrent s'il n'y en avait pas une autre.
"Si, si  mais il n'est pas utile de s'y intéresser ; le prince n'en voudrait même pas pour balayer la cendre devant le feu." répondit la mère.
"Faites la toujours venir", dirent les messagers qui voulaient remplir leur mission avec conscience. Marie fut appelée et apparut immédiatement dans un brillant accoutrement. Sa figure était changée comme jour après la nuit : tous en étaient éblouis. Le petit soulier fut juste à la pointure de son pied et le prince l'épousa. La mauvaise mère, jalouse et rancunière, dut cacher les injures qui lui montaient aux lèvres.

Au bout de quelques temps, le prince quitta son palais pour aller faire la guerre. A peine fut-il parti que Marie mit au monde un petit enfant qui était le portrait craché de son père. Plus malfaisante que jamais, la mère s'en empara et alla le noyer dans l'étang qui était à la sortie de la ville, au bord des champs. L'on versa alors beaucoup de pleurs à la maison de la seigneurie. Le prince revint bientôt, après avoir mis ses ennemis en déroute. Sa première pensée, son premier mot, furent pour l'enfançon, le fruit de son sang, l'héritier de sa gloire et de sa fortune. Il se mit très fort en colère lorsqu'il apprit quel malheur avait frappé le pauvre innocent ; il accusa la princesse de négligence et la condamna à être brûlée. Mais, avec beaucoup de larmes, elle lui demanda grâce pendant vingt-quatre heures et profita de ce délai pour implorer la protection de la petite anguille. Elle l'appela d'une voix dolente et lui demanda son fils avec des paroles qui auraient arraché des larmes à une tigresse. Sa prière fut entendue, le petit enfant retrouvé sain et allègre. Heureux, le prince et la princesse vécurent de longues années en bénissant le fée bienfaisante qui se cachait sous la forme de la petite anguille.