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Le langage des bêtes, comme le pays des fées, est la plupart du temps
inaccessible aux hommes. Sauf à des moments très particuliers... Ce thème
se mêle à celui de la quête de deux chenapans basques.
S'il y a jamais eu deux amis
inséparables, c'étaient Goyenetche et Etchegoyen, nés le même jour dans
deux maisons voisines d'aspect également misérable. Ils eurent la même
chance de tirer un mauvais numéro et allèrent ensemble rejoindre le
régiment. Le temps du service accompli et leur congé dans la poche, les
deux amis, impatients de revoir le pays, passèrent la revue de leurs
bourses. Et ce fut bientôt fait. Il y avait si peu que c'était comme s'il
n'y eut rien eu du tout.
Goyenetche et Etchegoyen tinrent donc conseil, et comme la misère est
mauvaise conseillère, ils convinrent que celui des deux que le sort
désignerait serait aveuglé, que l'autre lui servirait de guide et qu'ils
s'en retourneraient ainsi, en demandant la charité aux passants. Le sort
désigna Goyenetche qui se soumit sans murmurer, et voilà Goyenetche qui
s'en va par les chemins du côté du pays en répétant d'une voix lamentable
: « Faites l'aumône au pauvre aveugle pour l'amour de Dieu », pendant qu'Etchegoyen
le conduisait par la main. Etchegoyen le clairvoyant recevait ce qu'on
donnait pour Goyenetche, et il eut à la fin du jour une jolie petite
somme.
Quand il fut question de dîner, Etchegoyen le clairvoyant se chargea de
faire les parts ; et il eut soin de mettre dans la sienne ce qu'il y avait
de meilleur, laissant le reste à l'ami Goyenetche. L'ami se plaignit, car
il avait senti l'odeur de la viande.
Etchegoyen n'y fit aucune attention. Une mauvaise pensée lui venait à la
vue de l'argent :
"Je serais riche s'il ne me fallait pas partager la caisse avec mon
camarade."
Et bientôt après il se dit
:
"Goyenetche n'y voit pas ; rien n'est plus facile que de me débarrasser de
lui et alors tout l'argent m'appartiendra."
Le chemin que les deux amis suivirent le soir même traversait une grande
forêt. Etchegoyen conduisit Goyenetche dans un fourré et l'y abandonna.
Quand le pauvre aveugle fut bien certain qu'il était seul, il éprouva
d'abord un grand embarras. Mais c'était un garçon résolu qui n'avait pas
perdu son temps au régiment.
"Ce que j'ai de mieux à faire pour le quart d'heure,
c'est de trouver un abri contre les bêtes sauvages qui rôdent pendant la
nuit. Demain apportera assez tôt sa peine."
se dit-il, Là-dessus, Goyenetche
s'en va à tâtons jusqu'à ce qu'il trouve un arbre à sa mesure. Il y grimpe
et se place aussi commodément qu'il peut pour y passer la nuit, sur un
fourchon. Mais il ne pouvait dormir et songeait à sa triste position.
Tout à coup, tout près de lui, il entend un cri. Deux cris répondent au
premier, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, comme s'il s'agissait d'un
signal. Au pied de l'arbre même où il s'était réfugié se réunissaient un
singe, un loup et un ours.
"Que savez-vous de nouveau ?" se demandaient-ils l'un à l'autre. Le singe
répondit le premier :
"Je sais un grand secret, dont nul, hormis nous, ne doit être instruit.
L'arbre qui nous abrite contient un remède souverain contre la cécité. Un
aveugle qui se frotterait les yeux avec le liber placé sous son écorce
recouvrerait aussitôt la vue."
"J'ai aussi un secret à vous confier, depuis longtemps la sécheresse
désole le canton. Eh bien ! La pluie ne tarderait pas à tomber si l'on
coupait le noyer qui a poussé dans le cimetière et elle durerait assez
pour assurer une bonne récolte cette année." dit l'ours à son tour.
Le loup dit enfin :
"J'ai aussi un secret à vous confier. La fille du roi d'Italie est alitée
depuis deux ans, sans que personne ait trouvé le remède pour la guérir.
Elle guérirait cependant si l'on retirait de sa couche un immonde crapaud
qui s'y cache et qu'on le brûlât vif."
Après s'être ainsi communiqué leurs secrets, le singe, l'ours et le loup
jurèrent de ne les révéler à personne et se donnèrent rendez-vous au même
lieu, à pareil jour de l'année suivante. Puis chacun d'eux s'en alla où il
voulut. L'aveugle n'avait pas perdu un mot de leur conversation. Il se
hâta d'enlever un morceau de l'écorce, en détacha le liber et s'en frotta
les yeux. Aussitôt il recouvra la vue. Il descendit de l'arbre plus
facilement qu'il n'y était monté, retrouva son chemin sans peine et alla
trouver les notables du canton :
"Je sais, un secret pour mettre fin à la sécheresse dont souffrent vos
champs. Je suis disposé à vous le livrer. La pluie tombera tout de suite
et durera tout le temps qu'il faut pour vous assurer une bonne récolte
cette année. Pour mon paiement, vous me donnerez une voiture attelée de
deux bons chevaux et ma charge d'argent." leur dit-il.
Les notables mirent en délibération la proposition de Goyenetche. Sans
doute la condition était dure ; mais qu'était-ce que quelques milliers
d'écus à côté de la récolte de tout le pays ? Il fut donc résolu que
l'offre serait acceptée et le prix payé à Goyenetche après qu'il aurait
tenu sa promesse. Goyenetche coupa le noyer et la pluie tomba abondamment.
Quand il y en eut assez, elle cessa. On lui donna, sans rechigner, la
voiture attelée de deux chevaux et autant d'argent qu'il en put porter. Il
acheta un habit de médecin, mit l'argent dans le coffre de la voiture,
s'assit sur le siège et prit la route d'Italie. Il allait à petites
journées, mais à la fin il arriva au palais du roi. Celui-ci dit à
Goyenetche :
" Docteur, si vous parvenez à guérir ma fille, je vous donnerai autant
d'argent que vous voudrez et je ferai de vous mon gendre."
Goyenetche suivit de point en point les
prescriptions du loup. Il fit transporter la malade dans une autre
chambre, ouvrit la paillasse du lit. Il trouva dans la paillasse l'immonde
crapaud et l'alla jeter dans le feu de la cuisine. Et quand le crapaud fut
brûlé, la princesse se trouva guérie, toute prête à se marier. Les grands
dîners et les grandes fêtes terminées, les deux époux pensèrent qu'il
serait bien agréable de faire un tour de France, l'un à côté de l'autre.
Alors ils montèrent dans la voiture du docteur et reprirent en sens
inverse la route qu'avait déjà parcourue Goyenetche. En passant par la
ville où il avait été naguère réduit à mendier son pain, qu'est-ce
qu'aperçut le docteur à la portière, maigre, hâve et déguenillé et
demandant la charité, pour l'amour de Dieu ? Etchegoyen lui-même, le
traître, à qui l'argent mal gagné n'avait pas profité.
Etchegoyen reconnut aussi Goyenetche et resta confondu en voyant son
camarade à côté d'une belle dame, et des laquais galonnés derrière la
voiture. Mais Etchegoyen était sans vergogne et il s'enhardit jusqu'à
aborder Goyenetche et à lui demander comment il se faisait qu'il le
retrouvât ainsi riche, à ce qu'il paraissait, et clairvoyant après qu'il
l'avait laissé misérable et aveugle. Goyenetche lui raconta simplement ce
qui lui était arrivé, comment il avait surpris les secrets du singe, de
l'ours et du loup ; puis il ajouta :
"Tu peux espérer encore semblable fortune. C'est aujourd'hui
l'anniversaire du jour où les trois animaux se sont donné rendez-vous. Va
et cache-toi bien dans l'arbre que tu sais. Ils viendront au milieu de la
nuit et tu ne peux manquer d'entendre, comme j'ai fait, quelque secret
dont tu pourras tirer profit."
Etchegoyen, résolu à tout pour sortir de misère, courut aussitôt au bois,
et se cacha sous le feuillage de l'arbre. Les seigneurs de la forêt y
arrivèrent à minuit, comme l'année précédente. Mais au lieu de s'aborder
en se faisant des compliments, ils paraissaient fort irrités l'un contre
l'autre.
"Lequel de nous, a dévoilé nos secrets ? Car le pays a été sauvé de la
sécheresse et la fille du roi d'Italie guérie de son mal ?" disaient-ils,
"Ce n'est pas moi," hurlait le loup.
"Ni moi," glapissait le singe.
"Ni moi," grognait l'ours.
"Mais si aucun de nous n'est coupable, il faut que quelque traître ait
surpris ce que nous avons dit. Pour éviter le même accident, examinons
bien les cachettes autour d'ici," conclurent-ils.
Chacun explora, soit les rochers, soit les buissons. Enfin le singe
regarda en haut, et aperçut Etchegoyen, tapi sous le feuillage.
"Voici celui qui nous a trahis, il ne nous trahira pas deux fois," s'écria
le singe
En deux minutes, le singe eut grimpé à l'arbre et précipité Etchegoyen. Le
misérable n'était pas arrivé en bas que l'ours et le loup l'avaient mis en
morceaux.
J. F.
Cerquand
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