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Deux frères, l'un était boiteux et l'autre droit, cherchaient à louer
leurs bras. Le droit tomba sur la maison du Bécut et y loua ses services
pour dix pistoles, nourri et habillé. En sus, il fût bien convenu qu'ils
devaient toujours être satisfaits l'un de l'autre et que s'il survenait un
désaccord, le premier qui se plaindrait devrait se couper une tranche de
viande au cul et la faire cuire en sauce pour régaler celui qui n'aurait
pas ouvert les lèvres. Drôles de gages !
Le premier jour, le Bécut appela le valet avant le point du jour.
"Aujourd'hui, tu vas mettre le joug aux plus beaux bœufs de l'étable, tu
vas aller au champ, et avant le coucher du soleil il te faudra avoir semé
un plein champ de blé."
Une telle quantité ! Le
travail de deux hommes forts et faits au métier. Il commençait bien le
Bécut ! Le valet trima tant qu'il put : il ne s'arrêta pas un instant pour
souffler, ni pour manger, et malgré cela, à la nuit tombée, le travail,
n'était pas fait. Comment fallait-il revenir et respecter les termes du
contrat ? Que dirait le Bécut et que ferait-il ? Peut-être le ferait-il
rôtir pour l'avaler ensuite gloutonnement. Ces hommes ne sont pas de la
même substance que les autres, et pour eux la chair de chrétien est
savoureuse et recherchée.
Il alla conter sa peine au frère qui n'avait pas encore trouvé d'emploi.
"Puisque c'est ainsi, lui dit le Boiteux, reste ici, je vais prendre ta
place et nous verrons bien si j'en reviens marqué ?"
Il fût engagé aux mêmes conditions. Le matin de bonne heure, le Bécut
appela :
"L'hirondelle a gazouillé, le pinson fait : zuin ! zuin ! lève-toi, valet
: tu bineras aujourd'hui un champ entier, et le soir tu t'en reviendras."
Le Boiteux s'en alla. Dans le
premier sillon qu'il fit, il sema un demi sac de grains ; dans le second,
il sema le reste ; après il libéra les bœufs du joug et s'endormit à
l'ombre de la haie. A midi, le Bécut envoya la servante lui porter le
déjeuner. Lorsqu'elle fut revenue, il lui demanda :
"Et donc, a-t-il bien fait le travail ?"
"Joli valet, qui se repose quand il faut travailler !" pensa le Bécut.
Dés que le soleil se fut enfui
derrière la montagne, le boiteux aiguillonna les bœufs et rentra tout
doucement, comme un homme content du labeur de la journée.
"Et comment t'en es-tu tiré ?" lui dit le maître.
"Oh ! Très bien !"
"Tu as tout terminé ?"
"Bien sûr ! très tôt."
Etonné, comme vous pouvez le
penser, le Bécut alla faire un tour sur les terres et vit la duperie.
Quand il fut de retour, le boiteux lui dit :
"Etes-vous content, maître ?"
"Très ! Tu es un domestique sans pareils. Mais tiens, demain tu vas aller
garder le bétail au pré et tu feras entrer les Bêtes sans ouvrir aucune
barrière et sans faire de passage."
A l'aurore, le boiteux partit
pour faire paître le troupeau. Il dépeça les bœufs à coup de serpe, il
jeta les quartiers dans le pré et le soir venu, il s'en retourna.
"As-tu réussi ?" demanda le Bécut.
"Oui, bien oui ! Vous m'avez dit qu'il ne fallait ouvrir aucune barrière
et sans faire de passage. J'ai donc dépecé les bêtes, et je les ai faites
passer pardessus la haie. Etes-vous content, maître ?" "Et oui ho !"
Il ne disait pas ce qu'il
ruminait. Mais le lendemain, il l'envoya garder les cochons à la Bécudère.
La Bécudère était un bois qui s'étendait sur mille journaux où vivait le
Roi des Bécuts, glouton et ennemi de la gent chrétienne. Le boiteux se
méfia de la chose, mais il avait plus d'un tour dans son sac. En
cheminant, il rencontra un marchand de pain de maïs.
"Que tu vas joyeux, petit boiteux !"
"Bé oui, bien sûr !"
"Où vas-tu ainsi ?"
"Té ! Je vais faire un tour à la Bécudère."
"Malheureux ! retourne sur tes pas, tu vas trouver le diable cornu."
"Cela ne m'inquiéterait guère si tu voulais me donner un pain."
"Prends-le dans le panier, et que le bon Dieu te garde."
Un peu plus loin il rencontra
un chasseur.
"Où vas-tu de si bon matin ?"
"Mener paître le troupeau à la Bécudère."
"Ah ! comme je te plains : tout ce qui entre là, jamais n'en sort."
"Moi, j'en sortirai bien, si tu voulais me donner seulement une perdrix."
"Peu de chose te suffit. Là voilà. Je te souhaite bon voyage !"
A la fin, il trouva une
tisserande qui lui dit :
"Comme tu prends un mauvais chemin, pauvre boiteux."
"Je vais faire un tour à la Bécudère."
"Mon pauvre boiteux, que tu es a plaindre, tu n'en sortiras pas."
"Si tu voulais me donner une pelote de ton fil, oui, j'en reviendrais !"
"Si c'est tout ce qu'il te faut, ouvre ton sac et que l'assistance de
Notre Seigneur Jésus t'accompagne."
Chargé du pain, de la perdrix
et de la pelote de fil, le boiteux parvint à l'orée du bois. Jamais il
n'avait vu de forêt aussi verte, énormes chênes croulant sous les glands,
herbages plus épais. Mais rien de tout cela ne touchait le cœur de notre
homme. Il lui tardait de faire la rencontre du Roi des Bécuts. Il le
chercha et le trouva facilement. Le roi était tranquillement couché à
l'ombre et il regardait les oiseaux qui volaient dans les airs et les
nuages qui se promenaient dans le lointain du ciel. Quand il sentit la
char de chrétien, ses yeux s'ouvrirent, tout son corps frémit et il hurla
d'une voix terrible :
"Qui t'a fait aussi hardi pour oser fouler le sol de mon royaume ?"
"Seigneur, j'ai entendu vanter votre gloire et je suis venu."
"Grande est ton audace. Je vais t'engraisser et ensuite je te mangerai."
"Ce sera mon plaisir puisque c'est aussi le votre."
"Tu es bien un bon diable ! Pour bien engraisser il faut bien manger. Pour
bien manger, il faut bien se divertir. Viens avec moi, jouer au
jette-pierre. Tire vers ce chêne : si tu n'y fais pas entrer la pierre je
te mange tout de suite."
"A tout seigneur, tout honneur. A vous de tirer le premier !"
"A moi maintenant."
Il sortit le pain du petit sac
où il l'avait caché ; il le lança avec force contre l'arbre et l'y écrasa.
"Première manche, à moi la belle ! Jette une autre pierre vers le ciel, et
si elle ne monte pas plus haut que la mienne je t'avale d'une bouchée."
"A vous, Seigneur."
Le roi tira et la pierre monta
si haut qu'ils la perdirent de vue, mais elle retomba bientôt à leurs
pieds. A son tour, le boiteux largua la perdrix et on ne la revit pas.
"Je l'ai poussée jusqu'au ciel où elle est restée" dit le boiteux.
"Tu as encore gagné. Maintenant je vais aller peler cinq ou six moutons
pour déjeuner. Toi, va chercher un chêne pour faire du feu."
Le boiteux partit, mais il ne
revenait pas assez vite. Le roi se réveilla et alla voir ce qu'il faisait.
Il le trouva qui déroulait le fil et liait ensemble une centaine d'arbres.
"Et que fais-tu ainsi ? En vérité tu dois avoir une sauterelle dans le
faîtage ?"
"J'ai pensé qu'un chêne ne suffisait pas. Tant qu'à faire, je veux une
belle provision."
"Ton bon sens me plaît. Finis donc. Moi j'emporte celui-ci pour le feu de
la journée."
Dés que le roi eut tourné les
talons, le boiteux pensa que c'était le moment de s'enfuir, parce qu'il
risquait de régner bientôt un grand tapage à l'intérieur de la forêt.
Comme il partait, il tua les gorets, leur coupa la queue et en fit un
paquet qu'il mit sous on bras. Il enveloppa un "ventre" dans son sac et
s'en fut conduisant la truie. Il rencontra un mendiant et lui dit :
"As-tu jamais entendu parler du Roi des Bécuts ?"
"Oui, bien sûr !"
"Il est à mes trousses, coléreux et vengeur. S'il m'attrape, il me fait
passer de l'autre côté. Veux-tu me donner un coup de main pour me sauver
la vie ?"
"Le pauvret ne peut que prier et soupirer : mais parle, Dieu t'écoutera."
"Et bien, quand ce monstre arrivera, s'il te demande de mes nouvelles, tu
lui diras que je suis passé en courant à toute allure, comme si j'avais le
feu quelque part. Mais qu'allant encore trop lentement, je me suis tiré
les tripes avec le couteau pour être plus léger ; et qu'ensuite je suis
parti aussi vite que vole l'hirondelle qui fuit devant les serres de
l'épervier ou du milan."
En disant cela, il sortit les
intestins du cochon, posa à coté un couteau d'égorgeur, tout rouge de
sang, et alla se cacher à cent pas au milieu des buissons. Entre-temps, à
force d'attendre le roi des Bécuts perdit patience et appela le boiteux
mais il s'aperçut bientôt que le boiteux s'était enfui.
"Bécut mon ami, on t'a trompé cette fois ; pends-toi les dents aux
chevilles et vas t'en comme un homme qui sent le fricot au bout de la
fourchette."dit-il en lui-même.
Et il partit en quête du
gibier avec un grand tapage. Le sol du chemin en tremblait et on voyait de
très loin, autour de lui, un nuage de poussière, comme selle que soulève
une diligence avec quatre chevaux par temps de sécheresse. Le boiteux
était hardi, et tout de même, il sentait un frisson lui parcourir tout le
corps entre chair et peau. Le roi rencontra bien vite le mendiant et lui
demanda s'il n'avait pas vu passer un boiteux avec une truie et ses
petits.
"Oui, bien sûr, mais il doit être très loin à cette heure. On aurait dit
que le Diable l'emportait, et quand même, il lui semblait qu'il n'allait
pas assez vite, parce que pour courir plus à l'aise, il s'est tiré les
tripes avec ce coutelas et ensuite il est reparti de manière à faire
affront au roi Arthur lui-même."
"Il ne s'en vantera donc pas, non ! Moi aussi je vais me sortir les tripes
pour l'attraper plus facilement…"
Et, d'un coup de coutelas, il
s'ouvrit le ventre de haut en bas. Pauvre Bécut, il eut vite passé ! Son
sang coulait à flots, ses yeux se fermèrent et, comme il en était aux
dernières extrémités, le boiteux triomphant s'approcha de lui. Tout autre
aurait versé une larme de compassion, mais son corps n'était pas pétri de
la même matière que celui des autres hommes. Il se mit à rire et à
chantonner :
-
Le
roi Bécut
est foutu.
-
Requiem oeternam,
-
Demain nous
l'enterrerons.
-
Ce qui me fait le plus
grand deuil,
-
C'est la chemise et le
linceul.
Au tour de l'autre maintenant,
et gare au morceau de jambon ! Parvenu sur le bord d'une manière très
profonde, il y engloutit la truie et en marqua l'emplacement avec un petit
bout de bois ; ensuite il planta les queues des gorets par-ci par-là, et
se mit à crier biahore :
"A l'aide, maître, à l'aide, à l'aide ! Pauvre de moi, quel grand malheur
et vais-je devenir !"
Le Bécut arriva tout hébété :
"Qu'y a-t-il, qu'y a-t-il ? Pourquoi cries-tu ainsi ?"
"Ah ! maître, je ne suis pas né avec la calotte. Je revenais heureux et
fier du joyeux accueil que m'a fait le roi des Bécuts quand je ne sais
quelle mouche a saisi la portée ; patapim, patatric, patratrac, la truie
et les gorets se sont jetés dans la marnière et s'y sont enlisés.
Regardez-les queues, tenez. Vous qui êtes si fort, agrippez-vous là et
tirez fort ; ils ne peuvent être déjà morts. Le Bécut tira jusqu'à ce
qu'il ne parût plus qu'une seule queue. Vous pensez bien ce qu'il faisait
suivre ?
"Maître, vous y aller un peu trop fort.? Laissez-moi essayer et allez
voir."
Le boiteux saisit alors la
queue qui était marquée avec le bout de bois et fit suivre la truie. Elle
respirait encore.
"Il y a remède à tout, sauf à la mort, dit le Bécut. Cours à la maison, va
chercher une paire de pelles. En vidant la marnière, nous sauverons les
gorets."
Mais le boiteux se moquait
bien des pelles. En arrivant, il dit à la femme et à la fille du Bécut :
"Monsieur m'a dit que vous vous mettiez immédiatement au lit avec moi."
"Au lit ? tu as perdu la tête ? ce n'est pas possible. Tu t'es trompé."
"Vous ne le croyez pas ? écoutez bien : Hé monsieur, hé ! m'avez-vous dit
l'une ou les deux ?"
"Je t'ai dit les deux, et fais vite."
Que fallait-il faire sinon
obéir et ne rien dire. Ils se mirent alors au lit et y restèrent jusqu'au
moment où le Bécut en eut marre d'attendre. Je vous laisse le soin de
penser s'il fit joyeuse mine en trouvant tout son monde couché.
"Toi, tu en sais trop long pour moi. Voilà ton salaire de l'année et des
vêtements ; vas-t-en chercher fortune loin de chez nous."
"Merci maître, mais seriez-vous donc fâché ?"
"Oh que non ! Je suis très content. Jusqu'à ce jour, je croyais être le
plus malin dans ce pays. Je me suis trompé, j'ai trouvé mon pareil. Et
comme dit le proverbe : Fî countre fî, n'y a pas doublure. (malin
contre malin, pas de tromperie).
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