|
Le sorcier, maître de cérémonie
En Béarn, le
traditionnel enterrement de Carnaval à Bizanos, aux portes de Pau, donnait lieu
à une journée de liesse bruyante qui n'aurait pas été complète si l'on n'avait
pas mangé le plat rituel de broutous, ces tendres pousses des premiers
choux de l'année. Au fond de la vallée d'Aspe, les jours gras faisaient surgir
des personnages singuliers. Le dimanche, un jeune homme symbolisant le printemps
traversait le village, monté sur un cheval blanc et vêtu d'un chemise, d'un
pantalon blanc, d'une ceinture rouge, des rubans flottant autour de son cou. Le
mercredi des Cendres, tandis que les hommes de vingt à quarante ans parcouraient
les rues en cortège, le visage barbouillé de suie, Carnaval était enlevé par une
bande de jeunes gens travestis, postiches ; orné de pompons, jupons et tabliers
ballant sur leurs jambes velues. Entourant Carnaval dans une voiture à âne, ils
braillaient des complaintes de circonstance, imitant à qui mieux les
lamentations rituelles des pleureuses patentées, tandis que les assistants
reprenaient en choeur le traditionnel : "Adieu, pauvre Carnaval ! Tu t'en vas,
je demeure."
A la tombée de
la nuit, Carnaval et son cortège féminin se rendaient sur la grande place où
l'on procédait à son jugement. La femme de Carnaval était là, en maritorne
repoussante ; l'accusé, avec un joyeux cynisme, plastronnait devant la foule.
Avec la liberté du roi des saturnales antiques couvert de l'impunité sacrée de
son rôle de sacrifié, il lâchait la bonde aux vérités les plus crues et les plus
blessantes envers les assistants. Alors on procédait à l'incinération du pantin
et quand les flammes du bûcher diminuaient, les sauts commençaient au travers du
brasier. "Et jusqu'aux dernières braises, les corps volaient et se croisaient,
riant de toutes leurs faces noires, à la clarté déclinante du feu."
En vallée de
Luz, on retrouvera chez les danseurs du Bayard, les tiares emplumées, les flots
de rubans, le cheval-jupon, les poursuites des femmes.
Avec le bal de l'ours, au symbolisme
érotique et cruel, les Pyrénées offrent un éventail extraordinaire de rites
incantatoires du printemps. Ils leur ont été légués, selon toute apparence, par
cet étrange maître de cérémonie, le sorcier du Volp, le "roi-cerf" dont la
figure masquée de dépouilles animales veille au fond des cavernes du Volp, dans
l'Ariège, au centre géographique et magique de la chaîne.
"Guide des Pyrénées
mystérieuses" par Bernard Duhourceau - Tchou
|