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Ce conte a été relevé en Roussillon
Un tisserand ayant sauvé la vie à un
pêcheur en reçut comme récompense un poisson :
"C'est un poisson miraculeux, tu en feras six parts, deux pour ta
femme, deux pour ta jument et deux pour ta chienne. Puis tu choisiras deux
longues arêtes, et tu les planteras dans ton jardin." dit l'homme. Ainsi
fit le tisserand et sa surprise fut grande, au bout de quelques mois,
lorsqu'il vit que deux épées magnifiques avaient poussé dans son jardin,
que sa chienne avait deux petits, que sa jument réchauffait deux poulains
et que sa femme avait accouché de deux superbes jumeaux. De sorte que
chacun de ses enfants aurait son épée, son chien et son poulain.
Les années s'écoulèrent dans la joie, et les jumeaux se firent remarquer
par toutes sortes de prouesses. L'un fut dénommé l'Intrépide et l'autre le
Valeureux. Il fallait à l'Intrépide de l'espace et des aventures. Un jour,
il alla trouver le pêcheur devenu vieux et lui dit son impatience de voir
de nouveaux horizons :
"Eh bien, pars ! Mais prends cette fiole d'eau limpide que tu laisseras
entre les mains de ton frère le Valeureux. Il faudra que le Valeureux
regarde ce liquide chaque matin ; si l'eau devenait trouble, c'est que ta
vie serait en danger et alors il partirait pour te porter secours."
Le Valeureux reçut en dépôt la précieuse bouteille, promit de suivre ses
instructions et l'Intrépide, enfourchant sa monture et suivi de son chien
fidèle, alla courir le monde. Partout les jeunes gens trinquaient avec
lui, et les jeunes filles lui offraient leurs sourires. Or, dans une
grande ville, il ne trouva que visages moroses ; les femmes étaient plus
mélancoliques encore que les hommes. Pourquoi tant de tristesse ? Il
apprit alors que, dans une forêt voisine, se cachait un monstre à neuf
têtes, un redoutable dragon qui dévorait une vierge chaque semaine. La
victime était désignée d'avance et c'était, ce jour-là, le tour de la
propre fille du roi. Le roi avait proclamé que, s'il se trouvait un
chevalier assez courageux pour aller tuer la bête maudite, il en ferait
son gendre. Mais où trouver ce héros ?
L'Intrépide arrivait juste à point. Il se précipita dans le repaire du
dragon qui, de ses neuf gueules, faisait jaillir des flammes ; à coups
d'épée, il put trancher ses neuf têtes et s'en revint à la ville après
avoir pris la précaution d'extirper et d'emporter les langues toutes
rouges de l'animal féroce. Bien lui en prit, car il put ainsi déjouer les
desseins d'un rusé charbonnier qui, ayant assisté de loin à cette héroïque
équipée, avait ramassé les têtes du dragon pour se présenter au roi comme
étant, lui, le plus fameux des paladins. Le manant fut vite confondu, car
les langues de la bête tuée étaient en possession de l'intrépide. Et c'est
ainsi que celui-ci devint le gendre du roi à la grande satisfaction de la
douce fiancée.
Mais l'amour ne pouvait enchaîner plus longtemps le bouillant chevalier.
Un soir, étant accoudé à son balcon, il vit au loin une lueur :
"Qu'est donc cette lumière qu'on voit là-haut, au sommet de la montagne ?"
demanda-t-il à la princesse.
"C'est le château du Fourchu dont nul n'est jamais revenu."
Voilà qui suffisait pour piquer la curiosité de l'Intrépide. Malgré les
supplications de sa jeune femme, il monta en selle, prit son épée, siffla
son chien et se dirigea vers le château du Fourchu dont nul n'est jamais
revenu. Les lieux semblaient abandonnés ; les ponts-levis étaient baissés
et nul ne l'empêcha de visiter les appartements poussiéreux et déserts. Un
grand feu de cheminée l'attira dans une vaste salle, et il y fut accueilli
par la très vieille femme venue aussi, dit-elle, pour se réchauffer.
Lorsqu'elle aperçut le cheval, la vieille femme dit :
"Je ne serais certes pas entrée dans le château du Fourchu dont nul n'est
jamais revenu si j'avais su y rencontrer cet animal."
"Et pourquoi donc ?" demanda le cavalier.
"Parce qu'il me fait peur."
"Ne craignez rien, brave femme. Il est inoffensif."
"Je serais plus rassurée si vous me permettiez de déposer sur sa tête un
de mes cheveux blancs."
"Vous pouvez en déposer deux et tant que vous voudrez."
"Un seul suffira..."
Et la vieille femme, arrachant de sa tête un long cheveu blanc, raide
comme un crin, le jeta sur les oreilles du cheval qui s'agitait et
n'acceptait pas ce cadeau avec plaisir.
Le chien se mit à aboyer :
"Il m'effraie aussi !" dit la vieille femme.
Et elle fut autorisée encore à garnir la tête du chien d'un de ses épais
cheveux. Ce manège amusait l'Intrépide, et il éclata de rire lorsque
l'étrange inconnue lui demanda d'attacher un troisième cheveu à la poignée
de son épée.
"Faites donc, jusqu'à ce qu'il ne vous reste plus de cheveux sur la
tête..."
Mais aussitôt le cheval, le chien et l'épée furent immobilisés par des
chaînes en fer, et la maudite sorcière bondit sur l'Intrépide et
l'étrangla.
Tandis que ces événements se déroulaient au château du Fourchu dont nul
n'est jamais revenu, le Valeureux, resté à la maison, voyait se troubler
l'eau de sa fiole. Malédiction ! Il était temps de courir au secours de
l'Intrépide ! Vite, vite, son épée, son cheval et son chien ! Et il partit
vers la ville à bride abattue. Mais les citadins, le prenant pour
l'Intrépide, l'acclamèrent et l'escortèrent jusqu'à la demeure de la
princesse. Il se garda bien de les désabuser ; reçu à bras ouverts par la
fille du roi, qui croyait avoir retrouvé son époux, il la laissa dans
cette illusion, l'interrogea sans y paraître et finit par apprendre que
l'Intrépide avait eu l'imprudence d'aller au maudit château. C'est là que
son devoir de frère l'appelait et, sans plus écouter la princesse
consternée, il gravit au galop la montagne fatale. Il y trouva le même
mystère, la même sensation de froid et la même vieille femme aux cheveux
blancs qui tremblait de peur. Il écouta les mêmes litanies plaintives de
la sorcière qui demandait à garnir de cheveux le cheval, le chien et
l'épée :
"A votre aise, mais donnez-moi ces cheveux et je les collerai moi-même où
il vous plaira..."
"Tenez, les voici. Placez-les vous-même."
Il fit semblant d'obéir à la sorcière, mais il souffla sur les cheveux
pour les éparpiller :
"Maintenant je n'ai plus peur, tu vas mourir également au château du
Fourchu dont nul n'est jamais revenu." cria la vieille femme, se croyant
sûre de son fait.
Mais c'est elle qui était prise au piège. Le chien l'aurait mise en pièces
si le Valeureux n'était intervenu :
"Maudite créature du Diable, tu n'auras la vie sauve que si tu me conduis
auprès de mon frère."
"Il est mort."
"S'il est mort, tu périras aussi."
Et le Valeureux fut conduit dans un souterrain où gisaient tous ceux qui,
étant allés au château du Fourchu, n'en étaient jamais revenus. La
sorcière fut bien obligée de ressusciter l'Intrépide, son chien et son
cheval. Et les deux jumeaux regagnèrent la ville, l'Intrépide pour
rejoindre sa femme, le Valeureux pour épouser la seconde fille du roi.
J.
Verdaguer
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