|
Les trois oranges
relevé en Ariège nous dit qu'il convient
de regarder vers l'Espagne où ce conte est très répandu. Jusqu'au
dix-neuvième siècle, les paysans pyrénéens partaient dès le début du
printemps vers Valence, Teruel ou Saragosse pour faire le foin ou les
blés. Ensuite ils «remontaient» par étape vers leurs terres pour la
mi-juillet. Certains contes ont sans doute cheminé avec eux.
Il était une fois un roi qui était malade
; aucun médecin ne l'avait pu guérir. Il s'en allait en déclinant,
devenant sec comme une bûche ; il avait perdu l'appétit, était plein de
fantaisies et, lorsqu'il avait ce qu'il désirait, il ne pouvait pas
avaler. Un forgeron qui faisait le savant alla trouver le roi et lui dit
que, pour le guérir, il lui fallait manger trois oranges qui se trouvaient
sous la patte de l'ogre.
"Je donnerai la moitié de mon royaume,
à
celui qui irait me chercher les trois oranges"
se disait le roi. Ce roi avait trois fils : l'aîné avait vingt ans, le
cadet dix-sept ans, le plus jeune quatorze ans.
"Moi, j'y veux aller," dit l'aîné.
"Eh bien ! vas-y mon fils."
Le garçon fit ses provisions pour un long voyage et partit fier et
content.
"A mon retour,
j'aurai la
moitié du royaume de mon père, en attendant l'autre moitié après sa mort"
se disait-il. Il s'en alla, loin, loin, loin... Défaillant de faim et de
fatigue, il s'assit auprès d'une fontaine, sortit ses provisions et se mit
à manger. Voilà qu'arrive un homme âgé vêtu de haillons, avec une longue
barbe blanche.
"Bonjour, jeune homme, j'ai bien faim ; ne pourriez-vous pas me
donner un morceau à manger ?" lui dit-il en le saluant.
"Non pauvre homme, les vivres que je porte sont faits pour un long voyage
; je ne sais pas si j'en aurai assez pour moi." Quand il eut mangé, il se
leva et se remit en chemin. Il chemina encore pendant trois jours. Il se
perdit dans les montagnes. A la fin, il revint au château de son père en
lui disant qu'il était impossible de trouver l'ogre.
"Que deviendrai-je ? Que ferai-je ?"
se disait le roi.
"Moi, j'y veux aller," dit le second fils.
"Eh bien ! vas-y mon fils."
Il partit, trouva aussi l'homme âgé, se perdit dans la montagne et revint
sans les oranges.
"Que deviendrai-je ? Que ferai-je ?"
se disait le roi.
"Moi, j'y veux aller, je suis sûr de réussir ; mes frères ne s'y
sont pas bien pris" dit le plus jeune fils.
"Eh bien ! vas-y mon fils. Mais cependant je te trouve bien jeune !"
"Ne vous chagrinez pas, je saurai me tirer d'affaires."
Il part, s'en va loin, loin, loin... Lorsqu'il arrive à la fontaine, il
trouve, comme ses frères, l'homme âgé qui lui demande à manger.
"Tenez, brave homme, asseyez-vous là, mangez ; quand il y en a pour un, il
y en a pour deux."
Lorsqu'ils eurent bien mangé et bien bu :
"Où allez-vous jeune homme dans ce pays perdu ?"
"Je vais chercher les trois oranges qui sont sous la patte de l'ogre."
"Il vous faut donc aller derrière cette montagne ; là vous trouverez une
ferme entourée d'arbres ; il y a une femme qui vous enseignera le chemin.
Dans ce moment-ci, elle pétrit."
"Merci, je ferai ainsi que vous me le dites."
Le jeune garçon s'achemine dans la montagne et arrive à la ferme. Il y
trouve la femme qui avait achevé de pétrir et balayait le four avec ses
mamelles :
"Que faites-vous bonne femme ? Vous vous ferez mal, vous vous brûlerez.
Tenez, voici ma cravate ; mettez-la au bout d'un bâton et avec cela
balayez le four."
"Vous avez raison jeune homme ; je vous remercie bien de votre bonté. Mais
dites-moi ce que vous venez faire dans ce pays perdu ?"
"Je viens chercher les trois oranges qui sont sous la patte de l'ogre."
"Cela est bien dangereux mais vous avez été si bon pour moi que je veux
vous renseigner : vous partirez à minuit et arriverez à quatre heures du
matin à la caverne de l'ogre ; il sera encore endormi. Vous le trouverez
couché sur un lit de feuilles sèches. Il a une épine à la plante du pied
droit, et les trois oranges sont dans une poche sous la peau de la plante
du pied gauche. Voilà une fiole, vous verserez trois gouttes de ce qu'elle
contient dans la bouche de l'ogre, cela le fera dormir plus profondément.
Ensuite, avec une main, vous gratterez tout autour de l'épine, pendant que
de l'autre vous prendrez les trois oranges. Aussitôt vous fuirez
rapidement. S'il se réveille, vous poserez sur le sol, de loin en loin, un
de ces petits miroirs de dix écus."
Le jeune garçon partit à minuit et arriva à quatre heures à la caverne de
l'ogre. Il entra mais il fut épouvanté ; ses cheveux se dressèrent en
entendant retentir les ronflements de l'ogre. Il avança doucement ; l'ogre
avait la bouche ouverte ; il y versa trois gouttes du contenu de la fiole.
Aussitôt l'ogre ronfla plus fort. Alors de la main gauche il lui gratta le
pied, et de la main droite il tira les oranges. Mais la poche était
étroite, il eut beaucoup de peine à les en sortir. Quand il eut tiré la
dernière, il se sauva au grand galop. Il n'avait pas fait cent enjambées
que l'ogre se réveilla, vit que les oranges avaient disparu ; il sortit de
sa caverne en criant, en jurant, vit le jeune garçon qui fuyait et se mit
à le poursuivre. Le pauvre s'en aperçut, et, tout en escaladant la
montagne, il posa un petit miroir de-ci, de-là. Cet ogre se croyait joli ;
il se regardait dans chaque miroir ; le jeune garçon en profita pour fuir
à grands pas, si bien qu'il arriva bientôt derrière la montagne, et l'ogre
ne sut plus où il était passé.
Il y avait huit jours que le jeune garçon manquait. Le roi se désolait,
s'accusait de la mort de son fils :
"Si je n'avais pas été si barbare, je ne l'aurais pas laissé aller
chercher les trois oranges. Je serai la cause de sa mort."
Pendant que le roi se désolait, le jeune homme arriva.
"Père ! Je vous apporte les trois oranges !"
Vous pensez si le roi fut content, et la reine aussi ; mais il n'en fut
pas de même des frères qui en étaient jaloux. Au lieu de lui donner la
moitié du royaume, le roi le donna tout entier à son jeune fils qui se
maria avec la fille d'un autre roi, jolie comme une étoile.
Version
inédite de Michel Cosem
|