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Libres de cœur et de corps
Les textes les plus
anciens et la tradition dépeignent la femme de la montagne menant sa vie
conjugale dans un esprit d'indépendance et de liberté que ses sœurs de la
plaine lui enviaient. Strabon a témoigné de l'existence d'une certaine forme
de matriarcat dans les montagnes du nord de la péninsule ibérique. Si, dans les
Pyrénées, la primauté féminine n'allait pas jusqu'à l'assujettissement des
mâles, elle entraînait l'égalité des droits dans la vie publique et dans la
transmission de la richesse. Les annales du Lavedan ont gardé le souvenir du
"Non" de Gailhardine de Fréchou, annulant une décision de la communauté de
Saint-Savin. Les "héritières" de la vallée d'Ossau se faisaient remarquer par
l'allure hautaine avec laquelle elles portaient leur riche costume. Le gendre
entré dans la famille était souvent considéré comme un valet d'une catégorie un
peu supérieure. Le droit des femmes à disposer de leurs biens allait jusqu'à
donner le sentiment qu'elles pouvaient aussi disposer de leur corps comme de
leur coeur, à leur gré.
Au XVIIIe siècle, les évêques de
Bayonne fulminaient encore contre les mariages à l'essai, courants au Pays
Basque. En Bigorre, au Moyen-Age, coutume encore plus insolite, de véritables
contrats de services sexuels, appelé mancipium, existaient entre des
hommes mariés et des femmes appelées massipia. De celles-ci, l'annaliste
Larcher, qui ne précise pas toujours, il est vrai, les sources de ses dires,
donne cette définition : "Les massipia étaient des concubines autorisées par une
coutume abusive et criminelle, du moins chez les gentilshommes, pour en jouir et
rendre d'autres services, moyennant une récompense en fonds de terre ou en
argent." Le moins que l'on puisse dire c'est que la servante affectée aux
plaisirs du maître avait, dans les Pyrénées, un nom qui valait un titre. Ceci
avait pour les deux partenaires un avantage sérieux : l'état de massipia
ôtait à leurs relations le caractère de honte et de clandestinité qui
s'attachait à l'adultère. Ils ne risquaient donc pas la sanction sociale
habituelle dans les pays pyrénéens : la dénudation publique et l'obligation de
courir dans cet état à travers les rues de la villes sous les coups de verges.

Un mariage sortant de l'église de Laruns (Béarn), lithographie de Maurice
(1850)
L'indulgence manifestée pour le
concubinage paraît même avoir été reconnue officiellement par certains contrats
en Béarn. Ainsi Guilhem deu Cog, charpentier, et Gailhardine de Pardies, mariés
chacun de leur côté, se promettent mutuellement de s'épouser quand ils seront
veufs. En attendant, Guilhen s'engage à entretenir Gailhardine "comme
concubine".
On pourrait voir une preuve
ancienne de cette émancipation féminine dans le fait que presque toutes les
révoltes survenues au XVIIIe siècle dans les Pyrénées ont été le fait des
femmes. Ainsi, un matin de 1748, des femmes de Saint-Jean-Pied-de-Port
essayaient de déchiffrer un avis public annonçant de nouveaux droits sur
le suif, la cire, la poudre de riz, le papier, etc... Un plaisantin
s'offrit à leur expliquer le contenu et leur apprit qu'on allait taxer le feu,
l'eau, le vin, le balayage des maisons, etc... l'exercice des droits conjugaux.
Stupeur, indignation, tumulte au cours duquel les autorités municipales furent
malmenées. Quand le calme revint, les Etats de Navarre obtinrent des lettres de
rémission pour les maris, qui dans leur plaidoyer avouèrent "n'être pas maîtres
chez eux, et ne pas avoir voulu tenter de paraître en cette occasion..."
"Guide des Pyrénées
mystérieuses" par Bernard Duhourceau - Tchou
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