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Mulat Barbe, un géant de la haute Bigorre, vivait à l’Alhet d’Estaubé, au
sud de Gèdre. Il élevait, nous dit la légende, des troupeaux tout en
cultivant le blé, semence alors inconnue dans la plaine. Un matin Mulat
Barbe découvre que le sol de la montagne est couvert d’une poudre blanche
et froide, de la neige, un élément nouveau que personne ne connaissait
encore. Le patriarche rassemble alors ses fils et leur dit :
" Le Christianisme est arrivé."
Il demande alors à ses fils de
le tuer et de l’enterrer sous des pierres. Selon d’autres versions, Mulat
Barbe était aveugle, symbole antique de la sagesse, et sut reconnaître à
l’apparition de la neige que " des temps nouveaux étaient arrivés ". La
légende fixe avec précision cette tombe de Mulat Barbe près de la borde
Cumia de Coumély, le massif qui domine le village de Gèdre. Ensuite, les
enfants du patriarche fuirent la montagne et s’installèrent dans la plaine
où ils firent connaître la culture du blé. Tout près de Mulat Barbe vivait
un autre un autre de ces patriarches : le pâtre Millaris, être légendaire
âgé de mille ans, qui élevait ses troupeaux sur la montagne d’Arize, un
versant du pic du Midi de Bigorre.
Un jour, la neige tombe pour la première fois sur ces hauts pâturages en
provoquant la stupeur de tous. Millaris rassemble sa famille et demande à
son fils de faire une boule de cette neige et " de la jeter vers le haut
de la montagne ". Mais au contraire le fils lance la neige vers le bas
pays et " c’est pourquoi depuis ce moment-là, il neige chaque année jusque
dans la vallée ". Le pâtre demande alors à sa famille de choisir deux
vaches noires de son troupeau et de les suivre jusqu’au moment où elles
s’arrêteront, et c’est là qu’ils devront s’établir. Quant à lui, il doit
mourir car la neige annonce des temps nouveaux qu’il ne peut pas
connaître. Sa volonté exaucée, le clan arrive à Bagnères-de-Bigorre où les
vaches noires découvrent les sources chaudes qui feront la fortune de la
vallée… Toujours selon la légende, restée populaire en vallée de Lesponne,
le corps du vieux Millaris a été enterré sur le sommet qui sert de limite
aux vallées de Lesponne et de l’Oussouet, au-dessus de
Bagnères-de-Bigorre. Là, le long d’un sentier forestier qui mène au
Montaigu, une croix indiquerait même l’emplacement de cette tombe, c’est
" Era Croutz de Beliou ". Sur une face de cette pierre sculptée, apparaît
un visage très primitif et sur son verso un Christ en croix. Beliou,
souvenir d’Abellios, le dieu pyrénéen du soleil ? Cette tête en est
peut-être la représentation. La croix aurait été volée selon une rumeur
non datée du village de Lesponne, et la pluie, à la suite de ce vol, se
serait mise à tomber sans discontinuer jusqu’à ce que le voleur remette à
sa place le monument ! Une seconde version très proche de la précédente.
Transportons-nous une nouvelle fois dans les vallons d’Arize, immenses
pacages, racines du Pic du Midi de Bigorre : là vivait dans les temps
reculés un très vieux pasteur en compagnie de ses troupeaux. Il n’avait
jamais neigé sur la montagne. Or, il venait d’atteindre sa neuf cent
neuvième année, lorsqu’il vit pour la première fois, tomber la neige. En
la voyant, il sut que sa fin était proche et appela ses deux fils. Ceux-ci
qui le savaient très vieux, avaient essayé de ranimer ses forces en lui
portant du vin. Le vieillard y trempa ses lèvres et les trempa encore.
"De quel arbre est-ce le fruit ?" dit-il.
"Ce n’est point le fruit de la ronce" répliquèrent en souriant, ses fils.
Mais la liqueur généreuse et nouvelle ne lui donna qu’un plaisir passager,
alluma son vieux sang une minute : ce fut la dernière flamme, plus haute,
d’une lampe qui s’éteint.
"Mes fils" dit-il, "je meurs, voici ma fin prochaine ; rien ne peut à
présent me retenir parmi vous ; je le savais, cela me fut prédit. Ces
blancs flocons sont mon linceul. Mais vous, prenez courage et suivez,
quand je ne serai plus, cette belle vache à la bruyante sonnette. Elle
vous mènera d’abord dans la région des eaux chaudes, à
Bagnères-de-Bigorre : là doivent s ‘élever des thermes bienfaisants. Allez
toujours ou elle vous conduira, et où elle s’arrêtera, arrêtez-vous."
Le vieux berger, le
patriarche, l’ancien des anciens, le grand-maître dans l’art des
guérisons et l’inventeur de remèdes puissants composés de simples herbes
délayées dans du lait des brebis, mourut alors. Alors ses fils, voyant la
vache prête qui partait déjà, la suivirent. Elle les mena d’abord aux
merveilleuses sources thermales comme il était prédit. Il neigeait
toujours. Alors la vache, dont la sonnette rendait un tintement étouffé
par cette atmosphère enneigée, partit tout droit comme guidée par un
esprit supérieur. Elle descendit les bords de l’Adour, torrent jadis
aurifère, pour s’arrêter enfin en un lieu où s’élèvera le riche et beau
village de Montgaillard. Là, les fils du pasteur s’arrêtèrent aussi. Et il
ne neigea plus. Un rocher conserve, au-dessus du village, avec la forme de
la vache d’Arize, la mémoire de cet événement. Et depuis lors, il a
toujours neigé dans la montagne. Cependant, le corps du grand pasteur ne
resta point privé de sépulture ; on l’inhuma pieusement et la terre fut
ornée, en cet endroit, d’un marbre blanc. Sur celle-ci furent gravés des
caractères inconnus.
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