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Une ligne de cessez-le-feu
De façon général, le massif
pyrénéen forme un milieu montagnard relativement homogène qui, par son
relief et son climat, impose aux hommes des contraintes spécifiques. Il
existe certes des contrastes locaux entre le versant sud et le versant nord,
mais les différences sont plus marquées encore entre l'est et l'ouest. Au
total, l'économie montagnarde traditionnelle a toujours été fondée sur
l'élevage et la forêt, et ces activités ont longtemps conféré à l'ensemble
du massif une unité essentielle au-delà de la diversité des hommes et des
paysages. Fixer la frontière au cœur de la montagne, trancher dans le vif,
ne pouvait être que le fruit d'une démarche volontariste où les décideurs
humaines, les politiques fluctuant au gré des rapports de force ou des
comportements diplomatiques, l'emportaient sur la nature des choses.
Historiquement, la notion de frontière naturelle n'a jamais été qu'une
commodité quand elle n'était pas le masque des volontés expansionnistes !

Collection personnelle :
Claude Azémard
Pour faire bon poids, le traité
des Pyrénées invoquait aussi l'histoire : on allait restaurer l'antique
division des Gaules et des Espagnes. Il faut bien comprendre que la
mentalité des hommes au XVIIe siècle était fondée sur le respect et la
tradition : toute nouveauté était suspecte et devait donc, pour se faire
accepter, se draper dans les voiles d'un passé idéalisé ou plus ou moins
mythique. On pouvait toujours, dans le bric-à-brac du magasin des
accessoires historiques, trouver un travestissement adéquat ; dans le cas
précis, on utilisa les plis de la toge romaine pour envelopper et légitimer
l'annexion du Roussillon.
On invoquait en fait une
délimitation entre les provinces romaines de la Narbonnaise et de la
Tarasconnaise qui étaient réunies au sein du même empire. Par la suite, les
frontières proprement politiques séparées par des souverainetés distinctes
furent particulièrement fluctuantes, mais leur caractéristique constante est
qu'elles ne suivirent jamais la ligne de crête. Des Wisigoths aux Vascons en
passant par Charlemagne, la Catalogne, le royaume d'Aragon et la Navarre,
les grandes dominations et les petits royaumes furent toujours campés à
cheval sur la chaîne. Le traité des Pyrénées, qui était un traité de paix,
marquait donc une ère nouvelle où les grands monarchies modernes, longtemps
affrontées, recherchaient un compromis territorial acceptable au mépris des
solidarités ethniques et de l'histoire : la ligne de crête définie selon le
principe "divisoire" de la ligne de partage des eaux était en fait une ligne
de "cessez-le-feu".
Il restait à déterminer sur le
terrain l'application de ce principe. Et c'est précisément parce qu'il ne
représentait aucune tradition historique, aucune logique économique ou
humaine, que ce principe fut si souvent transgressé. Ces anomalies sont si
nombreuses que, dans certains secteurs, elles constituent presque la norme.
Dès l'année 1660, au lendemain
du fameux traité, on s'attela à appliquer sur le terrain les formules
passablement floues de l'article 42. Une première réunion tenue au couvent
des Capucins de Céret fut le théâtre d'une confrontation entre les
plénipotentiaires des deux puissances : côté français, c'est le Béarnais
Pierre de Marca, archevêque de Toulouse, redoutable érudit et diplomate
retors qui, semble-t-il, domina les débats. La conférence de Céret achoppa
cependant sur le tracé à choisir au nouveau du Perthus et des Albères.
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Le problème de Perthus
mérite qu'on s'y attarde un instant. Les automobilistes
processionnaires qui y montent l'été pour glaner quelque trophée
étranger en forme de bouteille de pastis ou de panier fantaisie
ignorent sans doute, pour la plupart, qu'après avoir laissé leur
véhicule au parking, en descendant la rue principale, ils ne quittent
pas l'Hexagone en marchant sur le trottoir de droite ou sur la
chaussée, mais par contre qu'en posant le pied sur le trottoir de
gauche ils pénètrent en terre étrangère... Et pourtant, la pente
générale du terrain indique clairement que l'on se trouve sur le
versant sud. L'origine de ce menu imbroglio est assez plaisante,
Pierre de Marca avait réussi à convaincre ces partenaires-adversaires
que la frontière romaine passait nettement au sud du col et
atteignait, 2 kilomètres plus bas, le cours du Llobregat. Embarrassé,
on convint de geler le problème et de créer une zone indivise
d'environ 800 hectares qui ne fut partagée qu'en 1764. Les prodiges de
l'érudition latine de Pierre de Marca n'avaient pas pour but la
restauration minutieuse du limes romain : il s'agissait tout
simplement de conserver un glacis militaire sur le versant sud au
profit du fort de Bellegarde, qui surplombait et dominait le passage
du col. |
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L'ironie de l'histoire
voulut que ce machiavélisme eut a posteriori des effets pervers :
stratégiquement, le fort de Bellegarde ne servit jamais à rien. Il était
très difficile à prendre mais très aisément contournable par l'ouest ou par
l'est. Et c'est ce que firent par exemple les armées espagnoles d'invasion
en 1793. Elles passèrent sans encombre, avec armes et bagages, par le col de
Panissars, après un aménagement sommaire du chemin. Par contre, le tracé
biscornu de la frontière du Perthus favorisa grandement jusqu'à nos jours le
commerce interlope... |