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Un cri venu du fond des âges
L'effort, la lutte, la tension
intérieure, s'expriment chez l'homme de la montagne par une explosion viscérale,
un cri que l'on entend fuser parfois dans la nuit, à la fin d'une journée
orageuse ou au cours d'une partie de pelote.
Pierre Loti, dans "Ramuntcho", le fait
lancer par un contrebandier après le passage de la frontière.
"Un cri s'élève, suraigu, terrifiant ; il remplit le vide et s'en va déchirer
les lointains... Il est parti de ses notes très hautes qui n'appartiennent
d'ordinaire qu'aux femmes, mais avec quelque chose de rauque et de puissant qui
indique plutôt le mâle sauvage. Il a le mordant de la voix des chacals et il
garde quand même quelque chose d'humain qui fait davantage frémir ; on attend
avec une sorte de rire, sinistrement burlesque, comme le rire des fous...
"... C'est simplement l'irrintzina, le grand cri basque qui s'est transmis avec
fidélité du fond de l'abîme des âges jusqu'aux hommes de nos jours et qui
constitue l'une des étrangetés de cette race aux origines enveloppées de
mystère. Cela ressemble au cri d'appel de certaines tribus Peaux-Rouges dans les
forêts des Amériques ; la nuit cela donne le notion et l'insondable effroi des
temps primitifs..."
Cet appel singulier ressemble au
hennissement du cheval sauvage. La Bible parle d'un cri semblable lancé par les
premiers pasteurs. On ne l'entend pas seulement au Pays Basque. Dans les
pâturages des hautes vallées d'Aspe et d'Ossau, les bergers le lancent pour
s'appeler et se répondre. Ils le nomment l'arrenilhet. On le trouve encore dans
les vallées de Campan, d'Aure, de Bethmale. En Ariège, c'est le hilhet. Il sert
souvent à l'homme parti en montagne, pour signaler sa présence à ceux qui
guettent son retour. Si curieux que cela paraisse, on arrive à tenir sur ce
registre une conversation avec un interlocuteur dont on est parfois séparé par
toute la largeur d'une vallée. La voix se maintient sur un timbre suraigu, surgi
de l'arrière du masque ; toutes les syllabes portent, dans l'espace, et le
message est clair à entendre, mais il est court, car on se fatigue à tenir la
voix à cette hauteur.
L'irrintzina comme le hilhet est une
prérogative virile ; les performances accomplies dans ce domaine par les jeunes
Basquaises des groupes folkloriques ne sont qu'une concession aux spectateurs. Il
jaillit dans sa vérité à la fin d'une journée chaude où l'on a bien chanté,
dansé discuté, quand, les vieilles querelles remontées des mémoires, deux rivaux
se cherchent. Alors monte le cri du défi. Un silence se fait dans la campagne
qui attend la réponse. Et le lendemain, on comptera les coups, les blessures...
Aussi viril, aussi rituel, aussi
sauvage, le hilhet de Massat, dans l'Ariège, annonçait les amoureux aux jeunes
filles qu'ils courtisaient.
Quand les fêtes de Bayonne, de
Saint-Sébastien ou de Pampelune, les ttun-ttun, les tambourins accélèrent leur
rythme envoûtant, quand les yeux n'arrivent plus à suivre le magique entrelacs
des fandangos et des arin-arin, une primitive frénésie balaie la fausse pudeur
de notre culture et le cri jaillit, ancestral et authentique.
"Guide des Pyrénées
mystérieuses" par Bernard Duhourceau - Tchou
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