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Ce qu'on
appelle dans la vallée de la Soule une pastorale est un "mystère"
médiéval transporté au XXe siècle par le miracle de l'âme basque, qui s'y
retrouve avec son culte de la tradition et du merveilleux. Œuvre d'un village
tout entier, il répond au goût de ce peuple, et sa représentation peut durer
toute une journée sans lasser l'attention des auditeurs. En 1968, la pastorale
d'Etchahoun a été jouée à Barcus devant 4000 personnes.
Le metteur en
scène, qui est en même temps le compositeur pour le nom curieux "d'instituteur
de tragérie" . S'il se trouve que souvent il utilise un texte ancien recopié, il
n'a jamais manqué en Soule d'hommes capables de composer des deux ou trois mille
vers et de les faire apprendre à des bergers et à des bûcherons. Il existe même
des dynasties de pastoraliers, tels les Heguiaphal, dont l'un fit
représenter en 1600 un Saint Jacques, à Mauléon.
Les sujets
religieux et profanes alternent selon les circonstances ou la personnalité du
poète. En 1769, une pastorale avait pour thème l'histoire de Richard de
Normandie. En 1954, à Mauléon, on a joué une Jeanne d'Arc. Actuellement, les
pastorales s'orientent vers les thèmes du passé exaltant la bravoure et l'esprit
d'indépendance des Basques : on a vu paraître ainsi Sanche Abarca, ce fabuleux
roi de Navarre qui traversa les Pyrénées en plein hiver pour vaincre les Maures
; Etchahoun, le barde rejeté par la bonne société du XIXe siècle ; Matalas, le
prête révolté du temps de Louis XIV...
Un souffle virginien
La pastorale basque
authentique vient d'abord du théâtre grec dont elle a hérité la curieuse façon
de faire déclamer et évoluer ses acteurs ; leurs marches, voltes et
contremarches sont la traduction exacte de la strophe, de l'antistrophe et la
"conversion" des tragédies antiques. Du Moyen Age, est issu le thème immuable de
la lutte entre les puissances du bien et du mal, entraînant la division
constante des acteurs en deux camps, les "bons" contre les "mauvais",
les "chrétiens" contre les "païens". Les bons sont habillés de
bleu, les mauvais de rouge. Chaque camp arrive en scène par la porte qui lui est
réservée : celle des "mauvais" est surmontée d'un pantin affreux, diable
ou idole, appelé Mahomet ou Tervagant, et qu'un jeu de ficelles fait gesticuler
de joie chaque fois que les méchants sont (momentanément) vainqueurs.
Il n'y a pas de vraie
pastorale sans bataille, véritables ballets guerriers réglés sur le modèle des
célèbres danses des épées biscayennes. Quand arrive ma mort des vaincus, des
jeunes filles étaient prestement des draps blancs à l'endroit où les corps
doivent s'effondrer, pour que de beaux habits soutachés, brodés et rebrodés d'or
ne soient souillés de poussière.
Un anachronisme joyeux est de
règle dans tous les détails du jeu : les costumes sont un mélange des uniformes
du Premier et Second Empire. Que les combattants soient Roland, un preux du
Moyen Age ou un général de Napoléon, ils montrent une prédilection pour les
culottes blanches et les bottes de cavalerie. Comme dans le théâtre
élisabéthain, des jeunes gens jouent les rôles féminins, gantés de blanc ou de
noir, affublés de robes telles qu'en portent les femmes dans les toiles du
Douanier Rousseau, maniant l'évent avec un sérieux imperturbable, ou faisant
s'esclaffer le public par des œillades ou des jeux de croupe, dans la meilleure
tradition burlesque.
Malgré le succès de certaines
pastorales jouées à Paris, ces œuvres collectives ne prennent vraiment leur
sens qu'exécutées dans le cadre d'un village souletin. Le journaliste et poète
Pierre Espil en a évoqué la profonde poésie à l'occasion de la représentation d'Etchahoum,
à Bracus, en 1968 : "La place de pelote, au milieu d'un cirque de montagnes, à
l'ombre d'un clocher vétuste d'où l'heure s'égrenait lentement... Oasis où le
tumulte des siècles et de l'histoire semble n'avoir jamais eu plus d'importance
que le chant des oiseaux... Beauté des voix chantant complaintes d'amour ou
refrains à boire, comme le chœur des bergers, tandis que moutons aux tintantes
clarines, feux de sarments, galettes grillées sous nos yeux, envahissaient les
tréteaux d'un grand souffle pastoral venu tout droit de Virgile."
Au cœur des Pyrénées, cette
unique vallée de la Soule a gardé encore intact le privilège d'un théâtre du
peuple, pour le peuple, par le peuple.
"Guide des Pyrénées
mystérieuses" par Bernard Duhourceau - Tchou
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